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Octobre ~ Les hommes aussi ont des saisons

C'est la saison pendant laquelle les arbres deviennent rouges, oranges, jaunes... C'est le moment où ils laissent éclater les couleurs qu'ils ont retenues pendant le printemps et l'été. C'est un embrasement avant le silence blanc de l'hiver glacé, le temps où l'on n'ose plus ni crier et ni même gémir en jouissant, de peur de troubler la quiétude alentour. Alors, pendant qu'il en est encore temps, cette femme sort plus souvent se promener, prendre l'air, respirer, admirer les géants et les moins grands dans les parcs et au bord des routes. Elle chantonne en marchant. Elle pense à quelqu'un, à un homme, en particulier. Il serait prétentieux de sa part de croire que ces arbres se manifestent ainsi seulement pour son plaisir, mais elle aime à le penser. Elle aime s'imaginer, à propos d'elle, de lui, d'eux deux et de tout, des choses qu'elle sait bien loin du réel, juste parce que ça l'amuse et la fait sourire. Les branches, tendues comme les bras de tant de compagons du désir, l'accueillent sur le sentier où elle se dirige, déserté à cette heure de fin d'après-midi.

Cette femme est juste assez âgée pour savoir, pour l'avoir appris dans sa chair, que les hommes aussi ont des saisons. Ceux qui s'aiment ont aussi un octobre. C'est une période où les amants se manifestent l'un à l'autre dans toute leur splendeur. Elle l'a déjà vécu. Tout est cyclique et recommence pour plusieurs tours, encore et encore, avec parfois aussi des détours et de délicieux retours en arrière. Ce n'est pas la première fois qu'elle passe par là. Une fois, le bois des arbres de cette même forêt avait servi de combustible pour son bûcher. Mais c'était il y a longtemps, il y a des siècles, et depuis, on a préféré oublier pour mieux y revenir. Les révolutions aussi tournent en rond. Le temps –le sien tout du moins– n'est plus linéaire depuis longtemps. Les feuilles des arbres savent tomber au bon moment, tout comme elle sait se dévoiler quand il le faut, se dévêtir aussi, au moment opportun, devant le regard de celui qu'elle veut séduire. Il ne sert à rien de s'agiter sans mesure. Tout vient à point à qui sait l'attendre: les caresses, les baisers, les érections, les orgasmes. Les sages taoïstes nous convient à contempler la nature et à la prendre comme guide. Ils nous enjoignent à ne rien brusquer, à demeurer dans une attente active. En cultivant une passivité stratégique, on reconnaitra sans aucun doute, après la patience, le moment où l'action portera ses fruits.

Cette autre femme, celle qui a froid, celle qui a oublié son écharpe et ses gants, celle qui tremble, qui abrège la ballade et rentre tout de suite ne verra rien de la beauté automnale. De même, certaines splendeurs humaines, surtout masculines, ne se remarquent que plus tard dans la vie. Celles qui se lassent et se détachent, celles qui se focalisent sur les attentes immédiates, ne verront rien des résultats de ces processus de sagesse. D'autres passeront par là et cueilleront le fruit. Comme elle, pour le savourer.

Cette femme quitte le sentier et se dirige d'un pas décidé au pied d'un grand chêne. Là, elle déploie une couverture et des trésors d'imagination. Elle se figure que c'est pour isoler leurs corps –surtout le sien, en chair, bien tangible– du froid du sol, par-dessus le matelas des feuilles mortes, innombrables et pourtant comptées, une par une, aucune n'étant tombée en vain. Elle déroule la couverture et s'y couche, sur le dos. Ainsi étendue, elle voit la majesté des branches et, plus haut, le ciel blanc de l'automne, lumineux. Elle cligne des yeux sous cet auvent et elle est prise d'un sentiment de vertige. Elle se tourne ensuite sur son flanc gauche et, dans sa tête, poursuit ses pensées fantasmatiques: il se couche lui aussi sur la couverture, derrière elle, se serrant contre son corps chaud. Il la tient contre lui, son bras gauche passant sous sa tête qui y prend appui, et son bras droite lui passant par-dessus pour rejoindre ses mains. Après l'avoir tenue ainsi, il lui commence à lui carresser la nuque. Il y enfonce son nez et repire le parfum de son cou. À cette saison, c'est comme s'il s'en dégageait une odeur de cannelle et de girofle, de tarte à la citrouille, sucrée. Il approche ses lèvres et goûte à sa peau épicée et laiteuse. Elle a desseré son foulard rouge pour mieux sentir sa bouche et les baisers qui ne sont là qu'en pensée, posés sur elle à distance. Ces gestes-là la détendent, la consolent presque, à l'aube de ce qui sera certainement encore un hiver rude, plat, décoloré et sans âme. Alors elle profite de le ressentir, même s'il n'est pas vraiment là. Ce faisant, elle glisse une main dans sa grosse jaquette en laine beige, puis sous l'élastique de la ceinture de sa jupe, de ses collants, de sa culotte. Elle va sentir la magie de ses souvenirs.

Retrouver les gestes est facile. Elle repense à cet été, à d'autres lieux, protégés, à l'intérieur de bâtiments pour abriter leurs ébats éphémères, mais intenses. Elle repense à ses caresses, à ce don de lui, intense, maîtrisé, mais sans hésitation. Elle a tout reçu. Elle a tout donné. Elle se souvient du peu qu'il lui a dit sur lui, sur sa vie, son parcours, son passé et sur les années qui viennent, celles qui comptent quand on y réfléchit linéairement. Pris chacun dans un corps, il se sont rencontrés et, par chance, se sont prouvés compatibles. Quelques siècles ou quelques années plus tôt ou plus tard, cela n'aurait pas été possible, ni pour elle, ni pour lui. Il lui a fait comprendre bien des choses, notamment la beauté du don, de l'orgasme. Il a souligné à quel point la vie vaut la peine d'être ainsi partagée, célébrée. C'est tout ce qui compte, en fait. Elle lui a montré comment se réjouir de toutes petites choses, de beautés insignifiantes. Elle lui a enseigné l'art de l'extase au quotidien, et il s'est révélé bon élève. Il pensait que c'était trop tard. Elle lui a prouvé le contraire.

Couchée dans la forêt, alors qu'il n'y fait encore pas trop froid à condition de bien se vêtir (plusieurs couches, technique de l'oignon), elle se dit qu'elle n'en a plus que pour quelques années de la danse des hormones. Et après? Que lui restera-t-il? Aura-t-elle, comme tant d'autres, fait le tour de la question? Va-t-elle dépérir avant de mieux revenir? Cette énergie récemment retrouvée, cette force érotique désormais sciemment cultivée, va-t-elle les perdre? Serait-il d'accord, lui, de rester là, un peu, et pas que dans son imagination, sur une couverture l'isolant des feuilles rouges et brunes, pour partager cette douceuer?

Le vent souffle et fait tomber encore quelques feuilles d'érables et de chênes. Elles tourbillonnent avant de lui tomber dessus. Au moment où elle atteint le sommet de son plaisir, c'est comme si elle se détachait de toute cette scène. Elle voit les feuilles descendre en spirale, au ralenti, dans le même mouvement que font ses doigts sur le point central de son plaisir. Au moment où tout éclate se libère de sa gorge non plus une chanson, mais le son puissant du féminin primordial, le son remonté depuis ses entrailles qui frémissent et produisent, une fois encore, des pulsions de Vie. C'est comme si elle était à la fois à quelques mètres au-dessus des arbres, tout en étant sous terre, hors de ce monde tout en pouvant encore le voir, mais sans le ressentir. C'est aussi comme si elle était avec cet homme, celui qui a osé se révéler dans la vulnérabilité de sa splendeur, celui qui a su se dépouiller après s'être montré sous son plus beau jour, pour ne lui laisser voir qu'un tronc, rugueux, nu, mais solide. À l'hiver et au silence –même s'il doit se prolonger au point de l'inquiéter– il résistera, et au printemps, il retrouvera sa vigueur et la sève circulera à nouveau jusqu'au bout de ses branches.

La seule sensation, pendant quelques dizaines de secondes, c'est celle d'un infini plaisir, d'une porte d'amour qui n'est pas un but en soi, mais un moyen pour transcender le temps et la distance. Une image se fixe dans son esprit: le couple primordial, nu, sans honte aucune, au pied d'un arbre, célébrant leur humanité sexuée. Elle était là, au commencement, avec lui. La seule certitude, pendant ce moment dont la saveur se prolonge encore pendant quelques minutes, c'est celle d'être là, vivante, pour célébrer tout ceci. Elle se remet sur le dos. Elle pose les paumes de ses mains sur son bas-ventre. Les bouts de ses pouces joints et ceux de ses index forment un triangle qui entoure celui de sa toison, restée cachée sous ses habits. Elle sent son corps pulser. Il est toujours là, avec elle. Dans le ciel, elle imagine ses yeux, deux petites lunes rieuses qui la fixent, et un sourire.

Partageront-ils un jour tous les deux quelques instants d'automne, eux qui revivent ensemble un printemps?

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