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Pluie

Je ne savais plus quelle photo te donner, quelle photo t’apporter là, tout de suite, de moi. Ô, mon bien-aimé ! Être encore un peu ton inconnue, me protéger encore, de toi, à cette distance raisonnable et qui me tue. En ce moment, tu me parles de tes femmes, de celles que tu as eu, de toutes les femmes que tu as eu et que tu tiens encore en toi, jour et nuit. Elles sont loin, maintenant, ces femmes, et moi je suis là.

« Je ne suis pas grand-chose... » me dis-je à haute voix. J’étais déjà étranglée, étouffée au plus profond de moi par mes larmes de désespoir. Et j’ai pleuré, et j’ai pleuré, apeurée, coupant court à ton vibrant appel.

Les photos de moi défilaient sous mes yeux, sur mon écran, sans que je ne sache laquelle correspondrait le mieux à ton attente. Laquelle me rendrait plus belle et attirante que toutes ces autres d’avant moi. Ah, mon libertin !

Effrayée, aucune n’était mieux que toutes les autres, que ce soit celles prises en cachette, avec l’aide d’une voisine, en petite jupe et chemise ou celles prises sur le qui-vive, lorsqu’un rouge à lèvre joli égayait subitement mon teint.

Dix clichés pour vingt supprimés. Deux beaux gardés, aimés jusqu’à l’impatience. Je me décidais à te les envoyer sur simple demande.

Là, enfin, je me sens paralysée. Je suis, il est vrai, sans doute vrai, à peine banale et point belle.

« Je ne ferai décidément pas le poids… Il en aura toujours d’autres en tête avec moi… mieux que moi »

Et ma peine ne s’arrêtait pas...

Vulnérable, comme prise au piège bien doux de tes sentiments pour moi, nous avions décidé d’un rendez-vous. Je ne pensais pas que cela te plairait que j’ai un petit avantage sur toi, que je puisse te repérer au milieu de la foule tandis que tu y tournerais sans cesse à ma recherche. J’avoue que, dans ma situation chaque battement de mon coeur approuvait cette solution. Elle me plaisait. Elle me charmait. J’avais besoin, réellement besoin, d’avoir le plus possible d’ascendant sur toi, même si cela n’a jamais été le cas. J’avais besoin de te le faire accroire, pour ma sécurité.

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Je m’étais faite belle et il avait plu. Trempés, riants, tu nous avais réuni tous les deux sous ta veste. Emmitouflés. J’y sentais ton odeur et je croyais rêver, là, tout près de toi. Tout contre toi.

Je craignais de

«  Ah… »

Un doux soupir, un long désir tout contre toi. Embrassée, je me tenais à toi, me rapprochais de toi. Tes mains sous mon haut, je n’avais plus de soutien-gorge et tu m’électrisais les sens… Le frottement de tes doigts rendait mes seins plus doux. Mes mamelons répandaient leur bonheur jusqu’à mes lèvres, dans tout mon corps en fête qui ne s’y attendait pas.

« Ah... »

Je me caressais contre toi. Nous faisions l’amour à travers nos vêtements, et je t’imaginais, un peu plus fou, un peu plus ivre de nous, me dénuder par là. Je te voyais clairement t’agenouiller là, transi devant moi, devant ta belle tant aimée. Je te voyais jouer avec mon sexe comme tu ne pourrais le faire sur mes lèvres, me basculer en arrière et me rattraper sur ton lit…

« Je ne peux pas… pas maintenant… arrête… ! »

Ce fut un éclair de lucidité, un retour sur Terre de mes pensées emballées. Qu’étais-je ? Comment étais-je ? Qu’est-ce-que je voulais ? Tu n’avais pas, encore, répondu à mes angoisses.

Je te suppliais et tu t’arrêtais, sur ta faim. Tu étais visiblement plus gêné que déçu. Tu m’as repris par la main, m’as servi un verre et nous avons fait le tour de ton appartement. Tu m’as montré tes CDs, tes films, tes livres, ce que tu aimais faire sur ton temps libre. Ta vie se dessinait enfin, mouvante devant mes yeux. Je me sentais apaisée sans être rassurée. Nous discutions peu et je me sentais coupable de n’avoir pas pu, malgré mes sentiments pour toi...

Agréable jusqu’à la gare, nous nous sommes quittés sur un sourire.

Et ce fut tout.

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Jaunes,

Roses,

Bleues…

Je les revois encore.

Je les soupçonne encore, ces belles dans tes yeux.

Et je n’avais pas tort.

Jaunes,

Roses,

Bleues…

Elles tournoient dans leurs robes, chatoyantes comme des oiseaux, des houris réincarnées pour ton propre paradis.

Elles combattent la pluie, la subissent comme nous et en ressortent plus gaies qu’à l’ordinaire. C’est que la pluie aussi, sur leur chevelure cuivre, les rend belles. Sur leur chevelure blonde, les rend fécondes, et brunes piquantes à souhait.

Elles n’ont pas les mêmes cheveux que nous, les mêmes cheveux que moi, déjà rebelles sous le soleil. Mes cheveux que j’aime trop peu et qui sont leur plus belle parure, avec l’amour dans leurs yeux. L’amour aux hommes qui les attirent, à ceux qui les suivent naturellement. Elles sont gentilles et très jolies. Elles sont heureuses avec raison.

De ces femmes dont tu m’as déjà parlé, je n’en retiendrais que deux ou trois. Tu m’as, je ne sais comment, placée à leur côté, quoique je me sois mise en retrait.

Nous nous tiendrons par la taille et nous serons tes Grâces. Nous te bénirons sans arrêt. Nous te serons nécessaires, nous, femmes faites à tes plaisirs naturels.

Elles te hantent et tournent dans ta tête,

jaunes,

roses,

bleues,

pour tes plaisirs sans fin.

A présent, telles que tu m’en as parlé, telles que tu me les as présentées, à la fois de loin comme de très près, elles dansent en moi aussi. Elles palpitent en moi, de toute leur passion pour les hommes frais, pour les hommes faits, suivant l’élan de leur joli coeur. Elles sont toutes ainsi, au fond, souriantes et épanouies, là où je peinais à me laisser aller au bonheur d’être avec toi.

Tu es mon désespoir, ma crainte permanente de te déplaire encore, de t’avoir fait mauvaise impression, d’être mêlée encore à ces autres donzelles qui n’y sont pour (presque) rien. Je dois avoir mes fautes, mes défauts sans nombre, aussi, pour que tu ne me rappelles pas. Pour que tu m’oublies aussi facilement. Pour que je ne sois plus qu’un nom doté d’un corps, d’un timbre et d’une odeur… Une sensation sous tes doigts encore toute fraîche dans ta mémoire.


Coulé dans tes sensations de moi,

inquiet,

timide peut-être,

tu ne me rappelles pas et moi, je n’ose pas

car je suis stérile.


Tu me tourmentes tant que j’ai passé ma plus belle tenue, à la fois sombre et claire, pour toi.

Tu me captives tant que j’ai ouvert mon plus beau tube de rouge à lèvres pour m’en mettre.

Tu me captures tant que je m’avance vers la fenêtre, l’ouvre sans ciller et m’y lance en saut de l’ange, après m’être vue une dernière fois dans mon reflet.

Du quatorzième étage,

La glace du vent m’étouffe,

Mes oreilles implosent

Et je me heurte au sol,

En une suprême douleur.