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Réflexions (Miroir, mon beau miroir...)

Face à moi se trouve une paire de cuisses grandes ouvertes, sans honte, décidées, généreuses, mais qui, pourtant, ne débordent pas de la chaise noire sur laquelle elles sont posées. Les talons sont au sol et résistent à l’envie de se lever. Quelques longs soupirs, des gémissements, et des respirations pour l’instant encore maîtrisées les y aident. Deux doigts d’une main –est-ce la droite ou la gauche ? peu importe– sont insérés dans un antre déjà très humide qui, lui, contrairement à tout ce qui se trouve à l’extérieur, ne se laisse pas voir. Le plaisir que procurent ces doigts n’est pas pour autant invisible. Formant un petit crochet, ils appuient à un endroit agréable, aussi fort qu’ils le peuvent, mais pourtant pas aussi efficacement que ceux de l’homme dont le souvenir me vient à l’instant. Deux doigts de l’autre main décrivent des ovales réguliers sur une autre partie cachée, qu’ils recouvrent et excitent, et à laquelle ils offrent l’un des touchers les plus agréables au monde. Quiconque pénétrerait au sous-sol à cet instant comprendrait immédiatement ce qui s’y passe, tout en restant perplexe sur comment on peut en arriver là, à s’exciter et se donner du plaisir au milieu des cartons et des meubles, par une journée de déménagement, le mien, en l’occurrence. Où je vais, je ne le sais pas encore exactement, mais ce n’est pas grave. Je sais que toutes ces caisses, remplies d’affaires d’une autre vie, s’en vont à l’entrepôt où elles resteront quelque temps : le temps de rebondir, le temps que je m’en remette, que je me réinstalle, que je me retrouve. En revanche, d’où je pars, ça, je le sais, et je suis certaine aussi que je n’avais pas d’autre choix.

En fait, on ne voit pas grand-chose car la lumière est éteinte. Si j’allume, au sous-sol, cela se verra depuis dehors, et quelqu’un risquerait de venir vérifier ce qui s’y passe. Or, à cet instant, je me dis qu’en guise d’adieux magnifiques à ce lieu, j’aimerais savourer une dernière fois ce que j’ai appelé ma « sous-solitude », là, dans ce qui fut ma buanderie. Il fait frais mais pas trop froid au sous-sol, et il reste une bonne vingtaine de minutes avant l’arrivée du camion.

Ma tête est coupée, hors du cadre de ce grand miroir qui reflète rien que pour moi ce spectacle improvisé. Ma tête n’est pas là… Oui, j’ai la tête ailleurs. Il manque une tête pensante dans l’image si corporelle de cette femme qui se fait plaisir. Ma tête est ailleurs, ou alors je l’ai perdue et sûrement, avec elle, une partie de mon cœur dont la résistance m’étonne.

Le miroir, posé à l’horizontal contre un mur, était mal emballé, son papier à moitié déchiré de toutes façons. J’ai fini par l’enlever complètement puisqu’il ne sert à rien. Et je me suis vue, là, dans ce miroir massif, dans la pénombre. Je me suis regardée et j’ai vu une femme sûre d’elle qui connaît la différence entre le remord et le regret, et qui sait enfin ce qu’elle fait et ce qu’elle veut. Son regard, si souvent, a été triste de ne pas obtenir ce qu’elle souhaitait. Pour autant, ces yeux ont cessé de pleurer depuis qu’elle a trouvé sa consolation. J’ai vu un regard curieux aussi : Que suis-je devenue ? Ai-je autant vieilli ? Vraiment ? Oui, cinq ans ont passé, et il est temps de partir, de m’installer ailleurs, ne transportant avec moi que l’essentiel. Il n’est pas dans les cartons, ni même dans l’image reflétée dans cette glace.

J’ai saisi le miroir par la tranche et l’ai fait tourner d’un quart de tour. Le voici à la verticale, dans son lourd cadre noir et brun, incliné contre une pile de cartons. Ma robe en lin beige s’y reflète. Voilà qu’elle glisse à mes pieds, suivie par une culotte blanche en coton, sans dentelles. Les pieds, nus, se dégagent des savates. Un soutien-gorge rejoint le reste des vêtements à même la moquette grise du sous-sol. Il n’y a qu’à déplacer la chaise d’un mètre pour qu’elle soit parfaitement centrée. Dans le miroir : une chaise à dossier, un tas d’habits et des chaussures féminines à talons plats, et, derrière, des tas de cartons de déménagement, et puis, au tout premier plan, un corps nu de femme déjà un peu bronzé par un été clément. Cette image-là, à elle seule, pourrait raconter tant d’histoires, tant d’épisodes. Le choix d’une pilosité présente mais maîtrisée, chaque cicatrice, chaque trace dirait son vécu et toute ceci pourrait être sujet à interprétation, sujet de longues conversations post-coïtales. La femme reflétée dans le miroir se dit soudain que ce décor de meubles entassés et de cartons est un peu incongru. Seule celle qui les a empaquetés sait précisément ce qu’ils contiennent. Elle se souvient de ce lieu… sa buanderie. Elle se rappelle de tous les moments qu’elle y a passés en solitude, de ce qu’elle y a fait, de comment elle venait parfois s’y faire jouir pour subvertir les tâches ménagères rébarbatives qui consistent à laver, sécher, plier et repasser le linge. C’est aussi là qu’elle venait quand elle voulait avoir la paix.

Elle s’assied sur la chaise, face au miroir. Cela fait longtemps qu’elle ne s’est plus fait plaisir en se regardant en entier. Elle n’en a plus ressenti l’envie. Sûrement est-ce dû au fait que son destin l’a porté vers un homme pour être son vis-à-vis, un homme avec lequel échanger des regards, des caresses, des baisers, des fluides et des énergies… Un homme qui l’a faite se sentir entière : la tête était là, le sexe et tout son corps. Le cœur ? Qui pourrait le savoir ? Cela lui échappe aussi, mais désormais, elle comprend un peu mieux pourquoi il la trouve belle. « Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ? » - « Belle comment ? Pourquoi une question si pleine de vanité ? N’as-tu pas d’autres qualités à mettre en avant pour combler ton estime de toi ? ». Il a eu raison de le lui dire. Cela faisait longtemps, aussi, que personne ne le lui avait dit avec une telle sincérité et qu’elle n’avait pas senti autant de désir –même pas le sien propre– posé sur son corps. Elle s’assied et voit ses jambes s’écarter et ses talons se poser au sol. Son corps est reflété jusqu’au cou. Un instant, elle hésite à ajuster son miroir pour se voir elle-même, se voir entière, pouvoir soutenir son propre regard au moment de jouir, puis elle y renonce car déjà ses doigts ont trouvé leur position, leur mouvement, leur rythme.

Ses talons, libres pourtant, restent au sol pour maintenir cet écartement. Elle a décidé de l’ouverture dans plusieurs domaines de sa vie. Pourquoi se fermer ? Pourquoi craindre de laisser arriver ce plaisir ? Elle commence à avoir chaud. De temps en temps, l’une des mains quitte sa tâche et s’en va soupeser l’un ou l’autre des deux seins, puis elle reprend son mouvement de pression ou de tourbillon autour d’un clitoris très réceptif. Sait-il que c’est la dernière fois qu’il est sollicité dans ce lieu souterrain ? Ce corps sait-il tout ce qui va lui arriver ?  Le temps n'est plus à la réflexion mais à l'action. Le miroir, seul, réfléchit, malgré l’absence de lumière, un corps qui, au bout de quelques minutes, se met à trembler et puis se cabre brièvement dans un soupir indiscret, suivi d’un éclat de rire grandiose. Oui, c’était la dernière fois ici… une réflexion excitante.

J’ai encore le temps de savourer les effets de ce plaisir improvisé, et de me rhabiller, bien sûr, avant l’arrivée du camion et de ceux chargés de déplacer tous ces cartons. Et si, pendant le transport, le miroir se cassait ? Et bien, peu importe, car je n’ai plus besoin de réflexion.

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