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San Michele.

Le Condottiere Colleoni fixe la brume opaque avec sa moue dédaigneuse et figée à jamais. Je m’allume une énième cigarette dans l’encadrement de la porte du bar. Je tente de réchauffer mes mains glacées avec une  tasse d'expresso déjà froid.

Venise en février. Riche idée. Quel dépaysement. Il m’avait dit de ne pas regarder à la dépense, d’aller à l’endroit où devait se passer l’action de son dernier roman. Un polar à Venise. Une histoire de flic dépressif qui enquête sur des trafics d’êtres humains. Déjà fait, déjà vu. Mais bien dans la lignée de la collection. Pourtant, Venise a déjà un flic célèbre, Brunetti. Un commissaire issu de l’imaginaire de Donna Leon, qui vit quelque-part, ici, dans une bâtisse cernée par les eaux vertes. Par ce temps pourri, Brunetti doit râler d'avoir froid, debout sur le pont d'une vedette de police qui fend la brume du Grand Canal.

Je dois écrire un roman pour la rentrée littéraire d’un autre.

Et oui, je suis un nègre.

J’écris pour quelqu’un qui se tape la gloriole à ma place. Je suis un anonyme. Mais j’aime ça. Le seul problème, c’est que je suis ici depuis trois jours et que rien ne vient. La page blanche. Le curseur qui clignote à l’infini sur l’écran de mon portable. Alors je tourne, je marche, je m’imprègne. Venise en février, c’est la ville de la mort. Pas de l’amour. Rien, du silence. Et ce brouillard pose une cloche blanchâtre sur tout ce qui m’entoure ce matin. Je jette un dernier regard sur le Colleone qui se désespère d'avoir son cul posé sur son cheval de bronze depuis le quinzième siècle. J’écrase mon mégot dans le cendrier vide qui pleure des gouttelettes de froid. Il fait humide. Je pose ma tasse sur la petite marche du bar. Le serveur au moins aura quelque chose à faire aujourd’hui.

L’avantage d’être nègre, c’est de pouvoir prendre le temps. Je rentre les épaules courbées vers mon petit hôtel. Je renifle. Je me mouche.

Il m’a logé à l’hôtel Vivaldi, en face du grand bassin. L’été, ça grouille de touristes suants sous leur chapeau de paille made in China. Il n’y a personne ce matin. Juste des ouvriers de la ville qui vérifient l’état des passerelles. On annonce beaucoup de pluie pour les jours à venir. L’Aqua Alta. Je devrais m’en inspirer. J’ai une chambre qui donne sur un commissariat de police. Les vedettes se secouent lentement en tirant sur leurs amarres. Un banc de brume plus épais passe  paresseusement devant ma fenêtre. Le curseur clignote toujours sur le brouillard de ma page blanche. Mais il faut que ça vienne. Je me lance. Et puis non. Je regarde une ombre qui s’accoude au petit pont de pierre enjambant le Rio Dei Greci. Une femme. Enfin je crois. Oui une dame. Elle fume lentement, ajoutant un peu plus d’opacité à la scène. Elle est seule. Merde, ça m’inspire. J’écris une dizaine de lignes, la tête dans le guidon. Je sors le visage du clavier pour prendre ma respiration.

Elle n’est plus là.

Point de départ du roman. Une dame emmitouflée qui fume en ne regardant rien. Même pas l’eau verdâtre du Rio.

Mais où est-elle ?

J’enfile ma veste, j’oublie mon écharpe. Mon paquet de clopes tombe de ma poche dans le couloir. Pas le temps. Je dois la retrouver. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je suis le flic dépressif, je suis le héros du roman à écrire. Je m’imprègne. Je cours comme un idiot à sa recherche. Je la confonds avec un vieux qui revient du marché.

Puis miracle. Elle est là. Elle s’engage sur le petit ponton qui va à l’arrêt du vaporetto. Elle prend un ticket. Vers où ? Je m’en fiche. Je demande le même ticket au préposé qui ne dit rien et ne me regarde même pas.

Elle est assise sur la banquette en plastique. Je me pose à un siège d’elle et je la regarde. La cinquantaine. Le nez refait. Les cheveux probablement teint. De son corps, je ne devine rien. Sa doudoune épaisse est comme la brume qui engloutit le décor. Je suis surpris par le léger balancement de la cabine de l’arrêt. C’est désagréable. J’en oublie que j’ai parfois le mal de mer. Tant pis.

Puis, elle me parle. En italien. Je ne comprends rien. J’en profite pour me rapprocher.

-Pardon ?

-Ah, francese. Je vous demandais où vous alliez.

Sa voix est basse, un peu éraillée. Son accent savoureux. Son français excellent.

-Au même endroit que vous.

Elle sourit et se tourne complètement vers moi. Son genou touche le mien mais je ne bouge pas. Elle non plus.

-San Michele ? Au cimetière ? Votre Napoleon n’y est pas. Mais il y est venu.

Elle rit. Je ris aussi, un peu bêtement.  Je cherche le rapport entre Napoléon et Venise.  Ah, oui, je sais.

La cabine tangue un peu plus. Je racle ma gorge.

-Non, je suis… écrivain et… Je vais m’inspirer des lieux.

Elle se lève. Moi aussi. Le vaporetto percute brusquement la cabine. Elle porte de hautes bottes en cuir. Elle est un peu plus grande que moi. Elle me tend sa main gantée en souriant.

-Venez, vous allez me raconter ça… Sauf si vous tombez. Vous n’avez pas l'air d'avoir le pied marin.

Nous sommes blottis l’un contre l’autre sur le pont du vaporetto. Elle sent un parfum connu et la fumée de cigarette. Je lui raconte qui je suis. Elle m’écoute la tête penchée. Je regarde son visage, je la cartographie. J’évite de penser que je suis sur un bateau, que la brume est épaisse et qu’il fait froid. Nos jambes échangent leur chaleur, collées l’une à l’autre. Puis elle me fixe avec ses yeux bruns. Elle sourit. Elle pose sa main sur la mienne. Nos doigts s’entrelacent. Puis elle retire sa main. Trop loin, j’ai été trop loin, une fois de plus.

-Pardon… Je, vous savez, c’est…

Elle retire son gant de laine et repose sa main. Elle serre plus fort. Elle pose sa joue contre le velours côtelé de ma veste et m'enlace.

-Les Français… J’ai vécu à Nice. Avec un artiste. Un peintre. Je posais, avant. J’étais… une muse.

-Un peintre connu ?

Je me colle un peu plus à son corps. Elle ne fuit pas. Je suis un flic. Non, un écrivain. Qui que je sois, j’ai un début d’érection. Elle ne le sent peut-être pas avec sa doudoune.

-Ce n’est pas important.

Elle a senti. Elle pose son autre main, celle qui est restée gantée sur mon entre-jambes. Mon érection n’en est plus à son début. Elle est complète.

J’essaie de ne pas me troubler. Je suis un flic, plutôt qu’un écrivain. Dépressif. J’ai le droit de fantasmer. Je relance la conversation d’une voix assurée, en tentant d’oublier le tangage du bateau.  Je prends ma voix d'interrogatoire.

-Vous allez y faire quoi au cimetière ?

-Ce n’est pas important non plus.

Le reste du trajet se poursuit comme ça. En silence. Collés. Elle cherche mes lèvres lorsque les murs de briques apparaissent brusquement hors de la brume. San Michele. Nos langues tournent, elle me mord légèrement. Mon léger mal de mer s’évanouit.

Nous entrons dans le cimetière enlacés, comme un vieux couple. Il n’y a personne. Tout est gris. Fantomatique. Elle me guide. Nous longeons de vieilles tombes aux pierres humides. De vieux bâtiments aux murs fissurés nous entourent.  Des bustes austères et figés regardent dans le vide.   Les arbres tendent leurs branches nues vers le ciel laiteux. J’ai l’impression que si je lève un bras, je vais toucher les nuages.

Elle se décolle de moi un instant, sort une cigarette d’un étui en cuir et la plante entre mes lèvres. Elle rit en voyant mon visage surpris. Et puis de sa voix grave :

-Allume-moi.

Bien sûr. Je cherche mon Zippo dans ma poche. Manque de pot, il doit-être tombé avec le paquet de cigarettes, dans le couloir de l’hôtel. Je tapote ma veste d’un air idiot. Elle retire délicatement la clope de mes lèvres, la pose entre les siennes et sort un briquet magnifique de la poche intérieure de sa doudoune qu’elle vient d’ouvrir. Je découvre  une robe beige en laine qui ne cache rien de ses formes. Généreuses. Artificielles sans doute pour le haut.

Elle porte des bas. Et ses bottes... Je suis un écrivain, je m’inspire. Je note, je détaille.

Elle repose la cigarette allumée entre mes lèvres. Et nous repartons. Je tente de fumer de manière distinguée. Elle prend délicatement la clope de temps en temps, en effleurant mes doigts. Elle souffle la fumée en silence. Il n’y a que le bruit de nos pas. J’écrase le mégot et le jette dans une poubelle où se meurt un bouquet de fleurs fanées et brunies.

Elle se colle contre moi et m’embrasse à nouveau. Un baiser profond. Sa langue titille le bord de mes lèvres. Je pose une main sur ses seins. J’avais raison. Mon pouce effleure un téton durcit. Est-ce par le froid ? Par le désir ? Jamais je n’aurais cru un jour bander dans un cimetière et encore moins celui-ci. Elle enserre ma queue à travers mon jeans. Elle se décolle brusquement de moi et me montre une pierre tombale grise. Une rose, intacte malgré le froid, souligne le nom écrit en noir sur la tombe.

-Stravinsky.

J’acquiesce. J’ai toujours cru que les artistes célèbres se faisaient construire des monuments gigantesques. Et bien non. Je note dans un coin de mon cerveau pour plus tard

Elle me reprend la main et m’emmène vers une infrastructure plus moderne. Un columbarium. Il y fait sombre. Ça sent la feuille morte et le moisi. Il y a des centaines de niches. Seuls des petits bouquets de fleurs en plastique tentent de colorer l’endroit. Elle me pousse dans un coin. Elle m’embrasse à nouveau. J’ai chaud, j’ai froid. Je suis un flic. Je dois faire quelque chose. J’ouvre mon jeans et laisse ma queue en sortir. Elle me branle avec sa main toujours gantée. Je tente d’explorer le dessous de sa robe. Je colle ma main contre son sexe. J’essaie d’y entrer un doigt, malgré l’étoffe de sa culotte et de ses bas.

C’est chaud. Humide. Elle est réceptive. Mon cœur bat la chamade dans ma poitrine et ma queue.

-Aspetta.

Elle se retourne et me tend ses fesses serrées dans la robe. Je n’ai pas le temps d’y poser la main qu’elle abaisse déjà ses bas et sa culotte en dentelle. Elle relève sa robe. Après avoir balancé son derrière en gloussant, elle se masturbe quelques instants, plongeant un doigt entre ses grandes lèvres. Je vois son anus et son sexe, ouvert. Vision impudique. Je me branle aussi. Je ne sais pas où je suis, qui je suis.

Qui est-elle ?

Elle recule d’un coup et s’empale sur ma queue. Je suis surpris. C’est chaud. Doux. Humide et ça m’enserre parfaitement. Elle gémit un peu. Elle se cambre et serre ses bottes de cuir l’une contre l’autre pour que je puisse aller plus loin en elle. Je sens ses chairs qui palpitent autour de mon membre que je n’ai jamais senti aussi dur, aussi long, aussi fort. Je voudrais lui toucher les seins mais ne peux pas. Petit à petit, elle me pousse dans le coin, contre le mur froid et accélère le mouvement.  Je regarde avec délice ce cul magnifique qui s'agite devant moi.   J'essaie de deviner son âge.  Je sens mes couilles se contracter et ce petit pincement dans mon gland me signale que je ne vais pas tarder à jouir. Déjà.

-N’accélère pas… Je vais…

Elle bouge plus lentement mais me pousse toujours plus loin. Elle gémit, s'arrête et se retire brusquement.

A quoi je ressemble, là, debout, engoncé dans le coin d’un columbarium du cimetière de San Michele, mon jeans abaissé sur les genoux ?  Avec ma queue droite, brillante de ses sécrétions et qui palpite parce que je vais jouir ?

Un flic ? Un écrivain ?

Je n’ai pas le temps de me poser la question. Elle me finit avec sa main gantée. Je jouis en serrant les dents. J’entends mon sperme heurter les feuilles mortes par terre. Mon ventre tremblote. Je débande rapidement. Et je ne bouge pas. Je savoure.

Quand j’ouvre les yeux, elle est déjà rhabillée et ferme sa doudoune. Je remonte mon jeans.

Des centaines de visages me regardent, consternés, depuis leurs petites photos collées aux niches, l’air grave. Je viens de baiser dans un columbarium, sous les yeux de morts. Je frissonne.

Le déclic de son briquet me sort de mes pensées.

Elle allume sa cigarette, me jette un regard en coin et recrache une bouffée bleue en direction du plafond de béton.

J’ai la goutte au nez. La transpiration qui me colle la chemise à la peau de mon dos est glacée. Je voudrais fumer aussi. Je lui tends la main. Elle me sourit, me tend la clope.

-Ciao bello. Mes amitiés à Napoléon.

Elle s’en va. Je l’ai aidée à jouir. Elle a pris du bon temps? Oui, je pense.

J’ai été l’artisan anonyme de son plaisir.  Normal.

Je suis un nègre.



FIN.

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