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Seul(s)

Elle avait baissé le son de la radio, dès le début du voyage. Elle voulait que l’on soit seuls. Libérer l’espace pour se rapprocher.

Profiter de l’autre. Il ne restait que quelques heures, les dernières avant longtemps.

J’enclenchais la seconde. Le monde se mit à défiler derrière les vitres.

Il devint flou. Estompé


1. I’ll be your mirror


Comme le premier soir, lorsque la lumière devint douce, lorsqu’elle ne dévoilait plus que la surface des choses. Une lumière murmurant le monde. Un monde estompé, à ce moment-là aussi. Dans cet entre-deux, auquel j’avais donné vie en ouvrant la porte, il n’avait plus court, plus voix au chapitre. Il était de l’autre côté des rideaux, des murs, de nos vies. En pause. Loin.


Après un moment d’échanges légers, presque timides. Nous nous sommes retrouvés. Debout, face à face, silencieux dans la musique qui résonnait, là-bas, très loin. Nous avions commencé par faire danser nos doigts, à lier nos regards et à nous apprivoiser à nouveau. Des retrouvailles. Pas si facile que cela au fond. Mais la douceur, toujours.

De la lenteur et sentir l’autre contre soi. Enfin.


Les baisers d’abord. Et les bras qui serrent, fort. Les peaux qui hurlent sous les tissus mais qui n’ont pas encore leur place dans le moment. Je cherche l’odeur de ses cheveux, je m’y ensevelis. Mes mains parcourent son dos, touchent à peine ses joues, ses lèvres. Une peur irrationnelle de la faire disparaître en la touchant et, dans le même temps, l’irrépressible besoin de la mémoriser, une fois encore. De le faire lentement. Éviter l’erreur première. Celle qui brûle encore.


Nous avons fait le tour de nos corps. Comme des adolescents qui se cherchent, qui cherchent à comprendre, à découvrir.

Elle a relevé ses cheveux, les a noués. Je voulais sa nuque, son cou, livrés à mes lèvres. Ils me rappellent un petit portrait de Ingres que j’ai vu, un jour, dans un musée. Le tableau était petit. On pouvait presque le manquer. J’ai failli ne pas le voir.

Une femme. Ses épaules et sa tête, brune, les cheveux couverts. La peau blanche. Et le mouvement de son cou. C’est lui que j’ai saisi, qui m’a arrêté. L’émotion était forte.

Je ressentais la même. La féminité à l’état pur. Quelque chose de fondamental.

J’avais mes lèvres sur son cou. Sa peau était aussi comme la lumière, douce.

Son dos contre mon torse. Je la caressais.

Le ventre, les seins au-dessus de ses vêtements, la lenteur. Redécouvrir.

Mes doigts effleurèrent son ventre, un peu mis à nu par le mouvement de ses bras relevés. Elle frissonna. Je recommençais. La pulpe de mes doigts longe la ligne de démarcation du jean. Une main, la mienne, monte vers son sein. Menu, chaud, tendre.


Son sexe était sous mes doigts. Mes yeux dans le miroir.

Elle avait les yeux fermés et le corps ouvert.

Le clair-obscur la fardait.


2. Une île


La route est agréable car elle est là. Juste à côté. On parle, on rit, on plaisante. On parle de la destination. On parle de ce qui nous a réunis. J’aime sa vivacité, sa capacité à l’empathie et son intelligence de l’autre. Elle comprend, vite. Elle perçoit, encore plus vite. Elle sait aimer et se faire aimer. Elle tisse des liens comme on tend les bras. C’est un talent. C’est beau. Elle m’est devenue plus chère encore. Nouvelles facettes. Nouveaux regards. Une certaine forme d’amour.


Et puis, on se tait aussi. J’ai mon attention prise. Je conduis. Alors je deviens vigie des périphéries.

Je lui jette des coups d’œil. Je sens son parfum. J’écoute sa respiration. J’essaie de savoir.

Elle me regarde. Je le sens. Que pense-t-elle ? Que se dit-elle ? Que voit-elle que je ne vois pas ? Que je ne veux pas voir ? Elle est là. Je me le répète.

Elle.

Est.

Là.

Il y a un côté onirique à être à ses côtés si longtemps. Je sais qu’elle ressent aussi cette impression de vivre ce qui n’était pas possible, ce qui était tant fantasmé. Il y a une densité nouvelle. Nous avons pris une densité nouvelle l’un pour l’autre. Découverte de nos éthologies et du biotope.


Elle prend ma main dans la sienne. Je fais de même. Entre deux passages de vitesse. Nous prenons nos empreintes. On sédimente les petites couches de souvenirs, anodins ou puissants. On fait des confitures des images et sensations de l’autre. Du sucre avec des épices. Pour l’Hiver. Lorsqu’il fera froid.


Et puis, il y a la chair. La nôtre. Et elle appelle la chair. Elle demande. Elle chante. Elle veut. Et nous, on l’écoute. On entend.

Sa main s’est posée sur ma cuisse. Geste anodin de l’amante. Je sens sa chaleur. C’est tendre. Je souris.

Dans ma tête, ça parle. « Elle est là. Tu la sens cette chaleur, n’est-ce pas ? SA chaleur. »

Les doigts se meuvent. Ils caressent. Ils entrent en jeu.

Ce fut progressif, lent mais ce fut aussi clair, rapidement : elle allait agir. Il restait quelques heures. Nous étions proches et loin du reste. L’intérieur de ma cuisse, de plus en plus proche de mon sexe. Je me mis à bander. Et ses doigts le constatèrent. Témoins de ce qu’elle savait.

Elle prenait le pouvoir et ma bite.

Les caresses étaient maintenant précises. Encore au-dessus de mon jean mais ça n’allait pas durer. Je ne pus m’empêcher de gémir, très doucement. J’étais sous son pouvoir. Je conduisais. J’étais vulnérable. Je n’avais aucune prise sur ce qui se passait.

C’était délicieux. J’étais à elle. Dans sa main.


Je jetais un regard, puis un autre, elle regardait devant elle. Je souris. Sublime salope.

Elle me caressait et c’était bon, de plus en plus. Presque sans m’en rendre compte, j’ai un peu gémi.

Mon souffle devient plus profond. J’ai besoin d’exprimer mon plaisir. Le mâle impassible, ce n’est pas ce que je suis. J’ai appris. Dire.

Et puis, il y eut ce léger soupir. Elle, pas moi. Puis un autre.

Je la regarde. Impossible de ne pas le faire.

Ses lèvres sont entrouvertes. Elle ne se tourne pas vers moi. Je n’aurais pas son regard. Ça sera pour plus tard. Je perçois un mouvement. Là, en bas, entre ses cuisses.

Je vois tout cela en un instant, et pourtant cela dure, cela dure encore, ici, bien au fond de ma tête.

Elle gémit elle aussi.

Ses doigts ouvrent mon jean. Ce n’est pas facile. C’est comme une bagarre de rue entre ses doigts et mes vêtements. J’écarte les cuisses, je lève un peu mon bassin, j’essaie de gérer la conduite et l’accès à mon sexe. Je veux ce qu’elle veut. Sentir sa chair qui veut sur la mienne qui désire. Qu’elle me prenne entre ses doigts. Et qu’elle continue de se caresser.

Sa peau touche, enserre, caresse.

Le monde se réduit à ce qui se passe dans cette miette d’espace mouvant.

Mobile in Mobilis, ma capitaine seule maîtresse à bord.

Pendant que je cherche ma route, que je nous mène vers notre destination, elle cherche à posséder, je suis dans le courant d’un rapide. Je ne maîtrise que l’esquif pas ce qui se passe à bord.

Le vacarme est sensoriel. Je dois maîtriser et m’abandonner, fermer les yeux et les garder bien ouverts, je suis au milieu d’une contradiction, d’un déluge de stimuli, une putain de tempête dans quelques petits mètres cubes d’air.

Elle est l’oeil du cyclone.


Nous arrivons. Il faut gris et froid. Je me suis garé, par hasard, je ne connais pas l’endroit, au cœur de la ville mais dans un endroit désert. Calme. Un trou de verdure et d’eau au milieu de la brique et de la tuile. J’ai arrêté le moteur.

On a parlé logistique comme si elle ne m’avait pas branlé en se caressant, il y a encore une minute. Comme si tout cela était dans l’ordre des choses.

Nous vivions des moments improbables, des espaces impossibles. Des minutes qui n’auraient jamais dû être.

Et c’était facile.


Puis le silence, puis les regards, puis nos doigts qui se touchent, ma main sur sa joue et nos lèvres qui s’effleurent.

C’est tendre, délicat, lent.

Une lenteur qui hurle : « Souviens toi. Imprègne toi. Façonne l’instant. Enfonce bien profondément tout cela. Tu es vivant, ressens. »

J’ai ouvert son jean, la fermeture éclair, ma main qui passe dans la culotte, son bassin qui se lève et le contact chaud et tendre de son sexe. Son clitoris que je cherche, sa vulve que j’ouvre et le son de nos mouvements.

Elle est humide, un peu, elle va le redevenir.

Elle a le corps de mon désir, elle est le désir, elle s’en nourrit et m’en abreuve.

Ses seins. J’en prends un. Pas de soutien-gorge, elle les aime libres, ils sont beaux, délicats et chauds.

Je me réchauffe à son corps. Depuis deux ans maintenant, je m’y réchauffe. J’y cherche l’espoir d’être encore vivant, séduisant et j’y trouve la possibilité d’une île.

Elle est belle. Elle le sait maintenant. Elle est importante au-delà de son corps et de son cul, et, là, dans cette voiture, dont la buée a couvert les vitres, elle gémit et se serre contre moi, ça pourrait être sordide, pitoyable mais c’est juste l’improbable qui se prend, se vole et explose.

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Récit

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