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Renaissance

Tu te souviens des ragôts, ma belle Sophie ?  Te souviens-tu ? Les "Sophie aime Séverine! Sophie aime Séverine! Ha! Ha! Ha! Ha!" et les "Regardez-les! Allez! Un baiser! Un baiser!" à la sortie des douches, après le cours d'éducation physique ?

Nos camarades de classe n'en manquaient pas une pour nous ridiculiser, toi et moi, lorsque nous nous retrouvions ensemble. Ils cherchaient à t'atteindre toi en particulier, à t'écorcher. Parce que tu n'avais pas de petit ami et que tu te tenais avec moi, ouvertement lesbienne.

Oui, ouvertement lesbienne... au point de faire chier les bonnes soeurs du collège qui me voyaient comme une tentatrice, une affreuse démone. Ça devait sans doute les allumer un tout petit peu quand Jésus ne les regardait pas... 

Que ce soit à la cantine de l'école, à la bibliothèque ou même lorsque nous nous retrouvions à poil au vestiaire, après le cours d'éducation physique, on ne te lâchait pas. On tenait mordicus à te prendre sur le fait.  À te dépeindre comme une sale dévergondée... 

Des fausses rumeurs, tout comme leurs prétendus exploits de couchette. 

Sur moi aussi, on en a raconté, ma douce Sophie. Semble-t-il que je collectionnais les conquêtes. Semble-t-il que j'étais délurée. On le sait bien, les lesbiennes sont tellement instables... Contrairement aux "straights" qui, comme la sainte vierge devant le collège, étaient pleines de grâce et de pureté... Mon cul, oui ! Leurs désirs de tricher, d'embrasser le fruit de leurs explorations perverses avec d'autres, des mecs du collège situé non loin du nôtre ou parfois même avec une comme moi étaient, eux, bénis et bien acceptés... Je les entendais se branler dans les toilettes, se croyant seules... Elles gémissaient, soupiraient des noms -le mien parfois- et tant d'autres actions... 

Malgré les commentaires disgrâcieux, tu m'abordais parfois de proche dans la douche, après le cours d'éducation physique ; tu ne disais jamais non pour me savonner le dos ou te tenir sur mon épaule  afin de ne pas perdre l'équilibre pour te laver les pieds ! De quoi alimenter les rumeurs avec du contenu vitaminé... 

Dois-je ajouter nos séances de tango chaque lundi soir dans un studio réputé du quartier Mile End ? 

Tu étais une fille agréable à côtoyer.  Flamboyante, cultivée, avec un corps magnifique. 

Nous étions alors demeurées de très bonnes amies et... faisions fi des racontars. 

Lorsque je t'ai revu la semaine dernière, tu te promenais seule en plein centre-ville, à la recherche d'une librairie où tu pourrais y bouquiner tranquille. Tu n'avais pas changé. Toujours cette longue chevelure brune qui t'allait jusqu'au milieu du dos, ce sourire lumineux, ce goût marqué pour le rouge à lèvres, la mode percutante, voire provocante, les romans de Marguerite Duras et du Marquis de Sade que tu lisais en cachette avec moi, de peur que les bonnes soeurs ne nous surprennent à nous égarer du droit chemin...

Nous nous sommes longuement étrennées sur le trottoir avant de nous contempler l'une l'autre. 

J'étais alors de passage dans la métropole, dans ton Montréal. Désormais, rédactrice à Paris, ma ville d'origine, pour une maison d'éditions spécialisée dans les ouvrages d'art visuel, je devais rencontrer quelques artistes, dans le cadre d'un vaste projet, mais te croiser dans la rue ne faisait pas partie de mes plans. Laisser un désir m'émoustiller de nouveau non plus. 

Nous prîmes le thé dans ma chambre d'hôtel. Entre deux gorgées, nous nous rappelions quelques bons souvenirs de collège. Nous nous confiions également sur ce que nous faisions. Nous rîmes de bon coeur. Nous pleurâmes aussi. 

Tu m'avouais me trouver fort jolie dans mon jeans ajusté et mon gros pull de laine grise. Tu me complimentais aussi sur la douceur de mon maquillage, que mes yeux n'avaient nul besoin de tant d'artifices pour ressortir. Je me mis à rougir.  Toi aussi, tu rougissais. Cela paraissait sur tes joues. 

-Je t'ai toujours connu ainsi. Timide, Et je t'ai toujours aim... je veux apprécié ainsi. 

-Merci Séverine

Tu me pris les mains. Elles étaient si chaudes. 

-C'est à cause de la tasse de thé sans doute, m'avais-tu avoué tendrement. 

-La tasse... 

Et tu te rapprochas de moi. 

"Ha ha ! Sophie aime Séverine ! Sophie aime Séverine !" 

Tu portas mes mains au creux de tes seins. Le silence dans la chambre me laissait présager une suite dont toi seule connaissais l'issue... 



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