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Sylvie et les sylvestres

Suite à une marche paisible d’un bon kilomètre loin de chez moi, je parviens enfin à un endroit acceptable pour entamer mon véritable voyage de la journée. Je m’approche d’un arbre parmi tant d’autres, entourée d’une forêt que je suis, dépose mon sac à dos à son pied. Après m’être rafraîchie d’un peu d’eau et d’une courte pause contemplative de mes alentours pour m’assurer une dernière fois de la quiétude de l’endroit, je délace mes baskets, ôte mes chaussettes et les range dans le sac, puis je me redresse et retire cette robe d’été aux motifs floraux d’une bouffée d’air teintée de soulagement pour me libérer enfin de cette emprise fantôme qui domine la société : la pudeur. Pour vous, pour eux, je suis Sylvie, une femme comme les autres si l’on omet mes tatouages de flore et de faune sur le bras gauche, la jambe droite ainsi qu’une partie du buste, et si l’on exclut aussi mon hypersexualité. L’ordinaire est un ennui que tout-un-chacun peut aisément imaginer : La semaine, je travaille dans les bureaux, ne vois la lumière du jour que trop tôt le matin ou trop tard le soir, ne respire l’air que lorsqu’il est contaminé, ne mène une vie que si elle est soigneusement limitée par des murs. Je suis née en ville et j’y ai toujours vécu, mon armure est sociale et faite de fibres de méfiance, mes coutumes sont casanières et emplie d’isolation, exception faite de “plans cul” bien trop peu occasionnels comme pour ne pas engendrer d’autres dérives, ne pas pousser l’autre à dire “où va-t-on, dans la vie ?”, “est-ce que tu m’aimes ?”. Tout cela parce que l’on nous vend qu’un seul dogme depuis que je respire : mariez-vous et reproduisez-vous. Plus on me l’a mis dans la gorge et moins j’en ai éprouvé le désir. J’ai besoin de respirer. J’ai besoin de courir. J’ai besoin de liberté.

Mes pieds nus s’enfoncent dans la litière du bois. Sous et entre mes orteils, les feuilles sèches de l’automne dernier craquent encore, la terre s’insinue dans les moindres recoins, les feuilles de lierre couvertes de rosée mouillent mon épiderme. C’est un risque, j’en suis bien consciente. À tout moment d’imprudence, je pourrai m’empaler la voûte plantaire sur des ronces cachées sous ce tapis, piétiner un insecte qui s’en défendrait violemment ou, parce que l’humanité ne connait aucune frontière à son dépotoir, marcher sur une bouteille de bière négligemment jetée là par des randonneurs. Toutefois, ce risque, nos ancêtres l’ont pris bien avant moi, avant les chaussures, avant les sandales. Et alors que mon empreinte marque le sol comme celle de tant d’animaux forestiers, j’ai l’impression de m’enfoncer dans la chaleur amusante d’une silhouette négligemment imprimée dans le sable des plages, de suivre le sentier des premiers hommes qui, eux seuls, laissaient littéralement leur marque sur la Terre. Une sensation délicieusement satisfaisante, les pieds ancrés dans mon histoire, l’émotion de reprendre racine tout-à-coup, après des années de survol de l’essentiel, du naturel. Je range ma robe dans le sac, bois une dernière gorgée d’eau et ne prends qu’un seul et dernier objet avec moi avant de cacher le sac dans le creux d’un arbre connu uniquement de moi : mon appareil photo, seul témoin numérique de la splendeur que je vais rencontrer. Je m’éloigne ensuite, pas à pas, laissant dans mon dos ce monde confiné alors que la brise humide des sous-bois m’enlace comme un amant depuis longtemps oublié. Guettant la constellation de feuillages au-dessus de ma tête, j’aime à croire que la nature, les arbres, du haut de leurs vies quasi-millénaires, sont surpris de contempler quelque chose qu’ils n’ont peut-être jamais connu. Un humain dans ces bois ? Et qui ne porte pas sur lui la fibre de défunts frères coton, la toile soyeuse des araignées ou l’odeur pestilentielle du pétrole plastifié ? Je les salue d’un sourire contemplateur et poursuis mon chemin, les laissant à leur réflexion, une fois de plus. Ce n’est pas la première fois que je m’enfonce dans les bois et j’ai mes habitudes, mes envies. Au détour d’un bosquet, je découvre la dépouille d’un de leurs défunts frères, abattu par la foudre, couché sur ses anciennes feuilles. D’ici quelques années, il servira de nourriture et lieu de vie aux insectes, mais pour l’heure, son écorce de chêne forme encore une peau propice à la caresse de mes doigts tandis que je l’approche, le longe avec la main ballante contre sa peau, jusqu’à ce que je décide de m’asseoir, les jambes closes, et enfin de déposer mon appareil au sol un instant pour m’allonger le long de son écorce. Ma peau de lait se marie avec l’épiderme sombre du végétal, ses strilles s’enfoncent dans ma peau, la mordent de sa marque entière tandis que mes seins viennent se blottir contre les formes noueuses de son bois. Je repose la joue contre l’une des premières branches, porteuses et solides, comme si je me lovais contre l’aisselle de mon amant assoupi. Les yeux fermés, j’inspire et j’expire avec une lenteur qui se veut imiter celle des arbres autour de moi, mais je sais que j’en suis loin du compte. Un plaisir solitaire, qui n’appartient qu’à moi. Une folie nudiste dans un monde qui la réprouve follement, un secret d’enfant au cœur de cet univers où l’on apprend que trop vite à devenir adulte. Cela me revigore, me requinque. Et lorsque je trouve la force de m’en défaire temporairement, je reprends l’appareil et m’offre une séance photo à l’aide du retardateur pour immortaliser ce moment… Et le partager avec des inconnus.

Si je suis, pour ma part civile, une personne normale et rangée aux attentes prévisibles et qui n’engagent que moi, Sylvie adopte quant à elle la forme refoulée de ma fougue adolescente. Dit comme ça, l’on semble évoquer de la schizophrénie, mais depuis l’apparition d’internet, le monde entier tend à le devenir un peu. Il y a le “moi de tous les jours” et le “moi qui fait ma grande gueule là où personne ne peut m’atteindre”, pour la plupart des gens. Bien sûr, je n’ai aucunement vocation ici de débattre des trolls et en ce qui me concerne, la distinction repose autant sur mon désir de liberté que mon hypersexualité que je mentionnais plus tôt. L’adolescence était un passage rude pour moi, empreint de grandes confusions. J’avais en mon sein des envies incontrôlables dès que mes hormones se sont éveillées, ce qui n’était pas au goût de mes premiers petits amis, mais bien celui de ces futurs maris infidèles qui aimaient se faire sucer dans les toilettes par “la nympho de la classe”. Stigmatisée, c’est à cette période que je me suis détachée des autres en me tatouant un magnifique moineau, ailes étendues, sur la jambe droite, manifestation d’un désir de m’envoler, d’être au-dessus des considérations des gens. Bien sûr, le sens de ce geste ne m’est apparue que des années plus tard, avec l’aide de ma psy. Sur le coup, chez le tatoueur, j’ai juste pensé “lol, un moineau” et me suis fait sonner les cloches par mes parents une fois de retour à la maison. Mais ce qui est fait, est fait. À force d’échecs et avec le soutien d’une meilleure amie, j’ai fini par comprendre que le monde était plus fort et plus nombreux que ma seule personne et que je ne pourrai rien faire de plus. Et plus je me forçais à rentrer dans le moule de la société, plus le tatouage s’étendait, de branches et de feuilles, d’une envie de grandir sans se conformer, d’une envie de laisser aller mes pulsions en dépit de la moindre convention. Un mot de morale, d’ailleurs, pour tous les ignorants qui liront ceci : l’hypersexualité ne touche, comme son nom l’indique, que le sexe. Ce n’est pas de ma faute si vous ne faites pas le distinguo entre sexe et sentiments, car vous serez peut-être surpris de l’apprendre, mais j’ai des sentiments. J’ai aimé ! Plus d’une fois, même. Cela faisait hélas partie des défauts insurmontables du moule civilisé : “Tu m’aimes, donc tu ne dois coucher qu’avec moi, même lorsque tu m’épuises et que je suis incapable de te satisfaire”. Je cesse ma parenthèse sur le sujet ici, avant de fondre en larmes et souiller mon écrit. Revenons plutôt à mes feuilles sur le bras, et à Sylvie. Internet est -ou du moins il fut durant longtemps- une bénédiction donnée à tous les marginaux pour exprimer anonymement ce qu’ils sont secrètement. J’étais Sylvie, secrètement, une femme au désir vibrant qui aimait être vue nue, sexualisée, qui aimait susciter le désir d’un homme ou de plusieurs. C’est alors qu’est né ma passion pour les randonnées, sur l’idée bête que mes tatouages iraient bien à un cadre forestier ou campagnard, que ce serait érotique, excitant et intéressant pour poser nue. De retour de ma première vadrouille, je me suis fait un profil, je l’ai rempli d’une galerie de photos à peine éditées et…Les likes ont commencé rapidement à pleuvoir. Très rapidement. De même que les messages privés gênants. “Est-ce que tu fais de la livecam, aussi ?” pour un exemple des plus innocents, vers “t bonne” ou “grosse pute!!!” pour des exemples du pire. Mais l’expérience me satisfaisait néanmoins, je pouvais dévoiler Sylvie, “me” dévoiler. C’était comme se tenir debout, nue, en pleine foule, et revendiquer le droit de ne pas être conçue pour le moule, format si obsédant et qui m’écrasait l’âme que beaucoup trop. J’en avais besoin. Alors, j’ai continué.

Les clichés pris sur carte SD, je me reposais de mon kilomètre de route, tournée vers la lumière filtrée par les feuilles, très loin au-dessus de moi. Ma chevelure d’un roux cuivré s’écoulait le long du tronc jusqu’au sol, j’avais laissé l’appareil à portée de main et laissais mes mains apaiser ma peau marquée des strilles de bois. L’air sentait si bon. Un mélange de mousse et de la pluie fraîche tombée durant la nuit, sans parler des senteurs florales disposées çà et là, un lilas par-ci, des jacinthes par-là. Mes mains glissaient savoureusement contre ma peau et, trouvant seules leur propre chemin, dévalaient jusqu’à la toison rousse qui ornait mon sexe, venant caresser mes lippes intimes du bout des doigts. La flore sauvage éveillait aisément l’instinct tout aussi bestial en moi et j’hésitais à m’offrir un peu plus qu’une pause reposante. Un bruit retentit soudain et mon cœur fit un bond, tournant la tête vers le responsable au pelage roux qui se tenait immobile sur la brindille qu’il venait de briser. À quelques mètres de moi, se tenait un renard des plus ordinaire et néanmoins magnifique au travers de mon regard qui, seul en ce lieu, pouvait capter ce spectacle bucolique. La lumière solaire drapait une partie de sa patte et son oreille, exposant ce pelage fascinant peuplé de tant de poils doux qu’ils semblent indénombrables à l’œil nu, mais dont on ne saurait se détourner d’une contemplation détaillée. Je ne ressentais aucune crainte, cependant. Contrairement à ce que l’on pense, les renards ne sont pas des prédateurs pour les humains. S’ils sont capables de mordre, ils préfèrent bien évidemment se nourrir de rongeurs, de proies plus petites qu’eux, et tendent à fuir l’odeur de l’homme. Celui-ci faisait pourtant exception, peut-être à cause de sa jeunesse, car il semblait dater de ce printemps, peut-être parce que le vent avait porté ma senteur à l’opposé de sa promenade forestière. Quoi qu’il en soit, il était aussi surpris que moi, mais il recula prudemment sa patte en voyant que je ne faisais rien pour le menacer, et finit alors par s’asseoir pour contempler le curieux spectacle qu’était mon apparence dans son territoire de chasse. Souriante, je me disais que j’avais gagné une audience. Mes appendices, hors de contrôle, plongeaient au sein de mon pelage et de ma chair, me laissant étouffer un soupir qui lui fit battre une oreille d’incompréhension avant de pencher la tête. Le petit voyeur ne semblait ne rien y comprendre tandis que mon corps se cambrait doucement sous la sensation, que je me mis à gémir durant de longues minutes sous ses pupilles jaune et noire, relevant un pied jusqu’au bord de mes fesses alors que l’autre jambe s’ouvrait sans qu’il ne puisse voir, de côté, autre chose que le dos de ma main remuant entre mes cuisses, bien qu’à voir son museau tendu, il devait sentir de nouvelles odeurs inhabituelles. Il me guettait et, à travers lui, la forêt elle-même semblait dévoiler sa nature impatiente, désirer que je dévoile une preuve de mon humanité profonde, attendre que je baisse le masque de la femme civilisée. Le plaisir m’emporta, les cris aussi, et il finit par s’enfuir, détalant sous les buissons pour oublier ce spectacle trop incongru, cette folie issue de mon imaginaire avec laquelle je réussissais à mettre en œuvre les plus belles photos. Qu’importe, j’avais fini, et laissais s’écouler sur l’écorce une nouvelle sève plus animale. Le corps las, je m’étendais, caressais ma silhouette fragile jusqu’à gagner mes cheveux, puis laissais mon regard inversé contempler ce qu’il y avait au-dessus de ma tête, le ciel en bas, les arbres en haut. Et là, caché derrière un tronc, je remarquais une silhouette. Un second spectateur inattendu se dressait devant moi. Un homme nu.

Internet est une bénédiction donnée à tous les marginaux pour exprimer anonymement ce qu’ils sont secrètement. C’est ce que j’ai pu réaliser lorsque j’ai donné une existence à Sylvie. Comme je le mentionne plus haut, il y avait bon nombre de commentaires désobligeants, fort heureusement, il n’existe pas d’ombre sans lumière. Certains étaient aussi de galants hommes -ou du moins méritent-ils le titre de “galant” quand ils ne s’avilissent pas comme les autres- qui appréciaient ma nudité, mon utilisation de la nature, mes tatouages. Forcément, ils l’ignoraient, mais pour une personne qui avait été aussi souvent rejetée pour ce que je suis, de se faire soudainement apprécier pour cela, c’était un sentiment nouveau et particulièrement curieux ! Je ne m’expliquais pas le phénomène si étranger et, telle une scientifique rigoureuse, désirais alors isoler ces cas exceptionnels pour mieux les comprendre, nourrissant l’espoir d’un jour pouvoir reproduire l’anomalie, de trouver quelqu’un, quelque part, qui saura m’accepter pour qui je suis au fond de moi, et non pour la façade, le masque à mon propre nom que j’ai fini par porter, résignée. S’ensuivirent de longues et délicieuses nuits de discussion du bout des doigts avec toutes sortes de mentalités. Certains, bien sûr, étaient des gens plus modestes et sans nuisance aucune, mais simplement accro au porno, tellement accro qu’ils en sont insensibilisés et peuvent apprécier une touche d’originalité artistique sans que l’excitation et les hormones ne gagnent le meilleur d’eux-mêmes. D’autres sont plus esthètes et préfèrent obligatoirement ce raffinement “indépendant” et “hipster” à toute grosse enseigne du nu sur internet -vous connaissez les adresses, ne faites pas semblant !- et… Au final, j’en tirai surtout la conclusion que ce ne sont que davantage de groupes influencés par la société. Pour être plus précise, que nous sommes tous dans un regroupement, une case, car c’est ainsi que nous nous catégorisons pour nous réduire à des compréhensions faciles et de surface. “Oh, lui ? Il est mal habillé, sûrement un chômeur”, dira-t-on d’un homme dans la rue et, de ce terme, “chômeur”, suinte toute une série de clichés péjoratifs et de synonymes avilissants que je n’ai pas besoin de dépeindre puisque vous avez certainement déjà les mots sur le bout de la langue. Ce qui nous change, ce qui nous transforme, est plus insidieux et se situe dans les détails. Par exemple, certains m’ont demandé instinctivement “L’oiseau, c‘est un symbole de liberté ?” ou déclamé plus franchement “J’aime voir tes photos quand je suis au bureau, ça me donne envie de te rejoindre et de simplement me reposer à tes côtés pour la détente”. Des détails, bien sûr, n’importe qui pourrait le dire. Mais il existe des gens qui verront exactement les mêmes photos et ne le comprendront pas. Des gens qui voient un corps nu et pensent à leurs mœurs, pensent qu’ils ont raison de m’imposer une façon de vivre qui n’est pas la mienne en m’insultant, en me disant ce que je dois faire dans les commentaires. Vers qui vais-je naturellement m’orienter pour m’ouvrir aux autres, lorsque la foule ne m’offre que des nuances variées de ces deux extrêmes-là ?

Alors, nous avons convenu d’un petit jeu, moi et mes “sylvestres” -mon petit nom doux pour mes fans les plus fidèles- après de nombreuses conversations de préparation. Puisqu’ils désirent si ardemment me rejoindre dans mes photos et percer l’écran, je leur donnerai l’adresse, la date et l’heure où je vais les prendre. Bien sûr, je ne suis pas folle, cette information n’a filtré qu’auprès de fans de grande confiance, ceux à qui je parlais souvent, dont j’ai exigé des tests de santé, ceux avec qui… l’on avait déjà fait des choses à la webcam, aussi… Bref, ce n’est pas ouvert à tout le monde ! Ne serait-ce que parce qu’il fallait faire le déplacement, pour commencer. Mais j’offrais périodiquement cette opportunité, certains venaient plus souvent que d’autres, mais je tentais de voir tout le monde, ne serait-ce, avant-même de contenter les sylvestres pour leurs efforts, que parce que j’avais moi aussi envie de les voir plus souvent ! Ce n’était pas tout, je convenais aussi d’une règle primordiale avec eux. Mes excursions en forêt restaient sous le signe de la nature, de l’harmonie silencieuse et respectueuse et… de plein de choses sur lesquelles je me suis déjà étendue dans de grands articles de blogs, fruits de nuits tardives à dominer ma frustration en traînant sur Wikipedia dans l’attente d’une prochaine escapade impatiente, bref. Ainsi donc, les cris et les soupirs sont permis, mais les mots, interdits. Nous sommes des animaux, de retour à l’état sauvage. Je ne saurai tolérer une parole explicative ou un commentaire flatteur, je n’en veux simplement pas. Nous parlons déjà bien suffisamment derrière nos claviers.

C’est pourquoi, lorsque j’ai vu ce visage familier, nu derrière l’arbre en train de m’observer, j’ai souri. Il y eut néanmoins un battement, un long moment où l’on se regardait l’un l’autre sans trop savoir ce que sera le prochain geste. Devait-il sortir de sa cachette ? Devais-je cacher mon corps ou rester à l’attendre ? Secrètement, je réunissais mes forces, psychologiques et morales, pour me préparer à la suite. Sans crier gare, je me laissais rouler en bas du tronc, attrapais mon appareil et commençais à détaler dans la direction opposée, comme une gamine irréfléchie et moqueuse. Il se retint de crier “hey” juste à temps et comprit bien vite qu’il devrait se mettre lui-même à courir, et tant pis pour son érection ballottante qui tapotait son nombril à chaque foulée ! Je riais. Certes, je ne désirais que cela, attendais impatiemment cette rencontre, mais je les avais prévenus, aussi, que rien ne leur serait acquis pour autant ! Ce serait bien trop facile et qui cela amuse, le sexe trop gratuit ? De plus, je venais de jouir et de me reposer, je me sentais d’humeur à gambader encore un peu, à enjamber des branches, sautiller dans les feuilles et les fougères. Je finis bloquée au bord d’une petite rivière, large d’à peine un mètre, mais dont la pente était trop escarpée pour mes pieds nus. Entendant mon prédateur remuer des broussailles dans mon dos, je grommelais de devoir me rendre aussi facilement et refusais mon sort, prit un peu de recul et m’élançais d’un saut athlétique au travers de ces deux mètres d’écart lorsque je sentais tout juste la chaleur de ses doigts effleurer mon bras pour me retenir, en vain. Le temps était suspendu au cours de cette traversée aérienne, j’étais morte de trouille à l’idée de me casser la figure, quoi qu’il m’aurait probablement aidé. Heureusement, je posais de justesse un pied sur l’autre rive, le gauche moins stable menaçant de me faire vaciller en arrière avec une frayeur monstre, mais je me repris bien vite, mûe par l’adrénaline. Essoufflée, je trouvais pourtant la force de rire et de me dandiner nue sous son regard, hors de portée, faisant la maligne alors qu’il ronchonnait d’injustice, mais ne pouvait la manifester verbalement. Je n’aurais pas dû baisser ma garde. D’un coup, je sentis une chaleur douce m’envahir le dos, un sexe raide contre mes fesses et des mains fraîches prendre possession de mes seins. J’étouffais un cri de surprise avant de reconnaître cette chevelure blonde mi-long qui s‘affala contre ma nuque et me dévora le cou de baisers, s’enracinait autour de moi avec l’envie et le sourire qui déclenchait les mêmes sensations chez moi, sous les yeux de son rival impuissant, de l’autre côté du gouffre. Un cadre excitant venait de se former par ce hasard, je relevais alors la main libre, accrochais sa nuque et le guidais à mes lèvres pour pouvoir goûter les siennes que j’avais déjà connues par le passé, vécu des moments agréables auprès de ce Norvégien plutôt grand mais délicieusement charpenté. De la main occupée, je prenais des photos et sentais l’autre Hollandais brun en face en train de fulminer. J’ouvris les yeux à son égard, l’air d’attendre un spectacle. Il sourit nerveusement, se mit à masser son sexe pour me manifester du désir, celui-là même qui lui était refusé. D’humeur joueuse, je lançais mon appareil photo à travers la rivière, à nouveau, comme pour lui sommer de faire quelque chose de véritablement utile à la place. Et puis, le bras libre, j’entraînais mon beau blond contre un arbre voisin avant de lui bondir autour de la taille, coincer son sexe raide contre ma toison suave et enflammer sa langue des caresses de la mienne, les ongles possessifs autour de ses omoplates. Il répondit de la même fougue et commençait à se tortiller, délicieusement séduit par le frottement de sa raideur contre mes lèvres souillées par mon préliminaire avec le renard qu’il pensait sans doute n’être que joie de le revoir. Il allait recevoir ce que l’autre en face devait avoir passé tant de temps à désirer et cela me remplit d’une allégresse un rien égoïste, une forme de loi de la nature, de survie des plus aptes qui m’apportait des frissons d’impatience. Comme il commençait à me connaître, l’attente ne fut guère longue avant qu’il ne m’envahisse, extirpant un gémissement du fond de mon être assez fort pour couvrir le chuchotement permanent de l’eau. Depuis l’autre rive, notre voyeur prenait des photos détaillées dont il avait reçu les consignes des mois à l’avance, anticipation de ma part pour ne pas oublier les autres fans à leurs domiciles qui attendent que je garnisse mon profil de ce moment tout frais et sensuel. Chaque photo se faisant sans prendre les visages au complet, ce n’étaient que des parcelles de peau, des zones du corps mises sous emphase. Le zoom était centré sur la cambrure de mon dos où il enfonçait ses ongles, l’arrondi de mon fessier ouvert et les lippes charnues percées en leur sein par la bourse en mouvement fluide de mon amant des bois, le sourire inversé de mes lèvres lorsqu’il me laissa suspendue à son cou, penchée en arrière et qu’à nouveau, je lançais au photographe le même regard que lorsque je le vis pour la première fois aujourd’hui, sauf qu’ici, un autre homme croquait mes seins à sa place, et il était obligé de constater, d’en prendre acte par mon appareil, soumis par la fougue d’un autre plus rapide que lui.

L’on me dira cruelle, mais si je le suis véritablement, pourquoi diable a-t-il fini, à ce sourire exactement, par renoncer à considérer sa fragilité d’homme civilisé, à reculer et s’élancer lui-même d’un bond majestueux à travers les rives ? Il ne semblait pas en revenir une fois qu’il se redressait de l’autre côté du cours d’eau, comme s’il avait laissé derrière lui l’homme des villes pour renouer avec l’enfant sauvage qu’il avait pu être il y a des décennies de cela. D’une main douce, je lui faisais signe d’approcher, maintenant qu’il avait mérité son titre de sylvestre, et c’est sans attendre qu’il vînt nous rejoindre, me rendant l’appareil photo pour mieux me croquer les épaules de baisers tandis que je le cadrais, immortalisais sa frustration enfin assouvie. Il laissa des marques sur ma peau de lait, encore l’une de mes règles qui était de laisser libre cours à ces élans possessifs, et sa raideur se frottait nerveusement contre le fessier qu’il avait tant pu observer, mouillée sur sa pointe, pressée du moindre soulagement. J’avais de plus en plus de mal à cadrer alors que le brasier s’emparait de moi et finit par accrocher la dragonne à une branche suffisamment solide, laisser l’objectif tourner en mode vidéo et gémir tout mon plaisir entre mes deux sauvageons. Mes épaules reposaient pleinement sur le brun, mais le blond possédait mes fesses, les écartait pour que sa virilité se précipite au fond de moi avec une envie refoulée depuis bien trop de temps, bien trop de semaines passées à rester civilisé. Je ne veux pas laisser l’un comme l’autre en reste et penche un peu pour glisser un gland moite entre mes doigts, puis l’amener à l’orée d’une seconde entrée diligemment offerte. Sa poussée était lente et appelait à la maîtrise de soi, mais allez seulement vous contrôler quand un délicieux Norvégien profite de vos crispations intimes pour s’exciter plus encore ! Je finis par crier une fois de plus avant que le blond ne me morde la lèvre inférieure, désireux de me réduire au silence, conscient que d’autres fans arpentaient peut-être les bois et qu’il aurait alors à partager. C’était le revers de la médaille pour nos petits jeux, il arrivait aussi que l’un d’entre nous se perde et ne nous trouve jamais, reparte frustré. Nous n’attendions rien, nous n’avions même pas de montre au poignet, nous achevions notre promenade au coucher du soleil, tout naturellement ! Toutefois, ceux qui n’y parvenaient pas la première fois, revenaient les fois suivantes et finissaient par se rattraper tôt ou tard. Ça aussi, c’est la loi de la nature.

J’étais aux prises de leurs deux assauts lorsqu’enfin, un troisième sylvestre débarquait. Il était plus petit, d’une chevelure noir de jais et il s’empara de l’appareil photo pour poursuivre le film tout en se masturbant posément, revigorant ce qui devait être terriblement flasque par la frustration de tourner en rond si longtemps. La joie se lisait dans son regard de nous prendre sur le fait, capturer de l’objectif mes seins aplatis contre le torse du norvégien qui, plus que tout autre, recherchait à me faire crier et jouir, probablement en même temps que lui. J’étais à l’agonie de les sentir s’effleurer au travers de mon corps, une sensation qui arrive moins souvent qu’on ne le pense dans ces bois, mais elle est pourtant si satisfaisante, me laissant aux abois, haletante et l’esprit relâché. Les paupières fébriles, je levais encore les yeux vers la cime dansante des feuilles sous une brise soudaine. Bouche ouverte, dénuée de retenue, je poussais des cris de plus en plus audibles jusqu’à m’écouler sous leurs assauts, une victoire personnelle que chacun récompensa d’une série de saccades d’achèvement et de soubresauts orgasmiques. J’en avais presque mal de ce traitement, et pourtant, je me sentais immédiatement prête à poursuivre. Déliant mes cuisses crispées en chancelant, je me défaisais de mes deux serviteurs telle une reine et m’avançais d’un pas décidé vers le détenteur actuel de ma caméra, ce troisième homme si délicieusement étranger. Le laissant poursuivre son tournage, je le balayais d’un coup sec derrière sa jambe pour qu’il s’effondre dans un tas de feuilles plutôt confortable et, pour me faire pardonner, l’escamotais de mes cuisses ouvertes, prenant son sexe qu’il avait bien fait de préparer et l’accueillant dans l’écrin torride d’où s’écoulait encore la sève norvégienne. Lascive, moite de sueur, je bondissais sous son regard, offrais le spectacle de la dynamique de mes seins à son iris et ma lentille. Sa main s’empara de l’un d’eux, me pinçait une pointe farouchement rigide et le frisson électrisa mon système nerveux tout entier. Il chatouillait les vestiges de ce que ses confrères venaient de planter en moi. Je lui repris les doigts et les posais à l’union de nos sexes, l’invitant à presser son empreinte contre le mont de Vénus qu’il se mit à capturer de sa caméra, immortalisant les fluides les plus intimes qui se mélangeaient dans l’union de nos corps, les frottements lascifs et énergiques que je faisais de mon bassin pour oppresser la pointe chaude en moi contre ma paroi supérieure, l’aplatissant dans des bruits obscènes et crus. J’étais lancée, j’avais résolument fermé la porte à mon nom de naissance, je n’étais plus que Sylvie. La vraie, l’authentique. Les deux autres, remis de leurs émotions, vinrent mendier des attentions de bouche en caressant leurs sexes contre mes épaules. Je relevais la caméra et les refusais un moment. Ma joue reçut la marque plus insistante d’un gland souillé qui laissa sa trace sur ma peau blanche, le coin de ma lèvre se fit frapper d’une autre. Le norvégien me connaissait un peu trop, laissant son frein me pousser la lèvre inférieure vers le bas, me faisant baver sur son sexe si suggestif, à l’odeur enivrante et au corps si épais. Torturée, je cédais et le pris en bouche le premier, suçant sans m’imposer de limite, laissant son corps s’écouler contre ma langue pour en cueillir la saveur saline. Je fermais les yeux. Ça sentait le sperme et les jacinthes. La sueur et la verdure écrasée. J’en avais la tête qui tourne. Je perdis conscience pour les heures suivantes, mon corps savait très bien se débrouiller seul avec eux.

Le ciel se drape de sa couleur orangée alors que nous le regardons tous les quatre sans un mot. Allongés dans les feuilles mortes, mes trois sylvestres épuisés et aux sexes collants me font l’élégant plaisir de me servir de matelas le temps que je recouvre mes esprits, échanges de caresses dans les chevelures ou contre une cuisse, sur un sein ou le long du torse. Mes muscles tremblent d’épuisement, ma peau est salie de terre, de marques bestiales et de leurs jouissances, ma toison intime, je n’en parle même pas. Mais nous sommes là, quatre idiots qui contemplent le ciel, repu de leur excursion et, peut-être, déjà en train de penser au chemin du retour, à la vie cruelle qui nous tend les bras comme nos parents lorsque l’on divorce et qu’ils savaient très bien que cela ne durerait pas de toute façon. Je n’ai pas envie de rentrer. Eux non plus, je le sais bien. Mais quel avenir aurions-nous à vivre dans les bois ? Voilà bien un plaisir de nanti, une petite escapade loin de notre confort et de notre raison pour rapidement retrouver notre wifi, notre douche, nos vêtements. Si nous devions vivre dans la forêt, nous attraperions toute sorte de maladies en un rien de temps, nous nous entretuerions pour manger et tant d’autres dérives. Cela ne m’empêche pas d’en faire la réflexion à chaque fois, une période de “résolution” comme l’on en connaît au cours de l’acte sexuel, instant où le couple accepte que l’acte est consommé et revient à la normale, où la fatigue reprend ses droits. Finalement, je me relevais après avoir échangé un baiser avec chacun, reprenais l’appareil sans un mot et enjambais à nouveau la rivière d’un pas plus assuré désormais. Avant qu’ils ne puissent protester, ils devaient se résoudre à me voir disparaître comme j’étais venue, apparition dans les bois. Après, je le sais, ils vont vite retourner à leurs propres vies car, hum, trois gars nus dans les bois, le sexe à l’air, cela devient rapidement un autre contexte, ô combien plus gênant qu’en ma compagnie ! Dès qu’ils étaient hors de vue, toutefois, je cessais de me montrer guillerette et fantaisiste pour traîner les pieds car j’étais fourbue, et il me restait encore un kilomètre de “prudence” à faire. Quelle plaie !

De retour à la civilisation, cependant, il y avait quelque chose qui me donnait l’envie de presser le pas : retrouver la 4G et commencer à balancer les photos que l’on avait prises, raconter le tout dans un nouvel article et, bien évidemment, lire les commentaires accumulés en mon absence. Tiens ? Qu’est-ce donc que ce message ?

“Bonjour, je voulais juste te dire que je te trouve magnifique et suis une grande fan. Cela fait longtemps que j’hésite à prendre contact avec toi, car j’admire ce que tu fais, cette façon que tu as d’exprimer l’hypersexualité au grand jour sans te soucier des stigmates sociaux. Moi-même, je le suis aussi, mais je n’ose pas le dire, j’ai toujours peur d’être vue comme une “salope”, alors je… Je ne sais pas comment tu fais, mais j’adorerai être capable du même courage, de faire pareil ! Voilà, bisous !”

“Une” sylvestre ? C’est bien la première fois. Devrai-je l’inviter à nos randonnées… ? Mmmh.

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