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Épisode 4 : Cicatrices

Pour en avoir discuté avec différents écrivains, je sais que le secret de l’inspiration est de ne jamais s’arrêter. C’est pour cette raison que je ne me suis jamais interrompue. Quand on s’arrête, cela cicatrise, moi j’ai la plaie toujours ouverte. Comme si j’étais toujours en transe. Amélie Nothomb.

Oui, je me sentais comme elle : l’inspiration, le fait de s’arrêter ou pas, la cicatrisation.

Il faut écrire dans la douleur. Le fait de remuer des souvenirs tristes, ça permet de trouver des choses positives qui nous dépassent. Et puis, l’imagination fait son « travail ». Après, on décide de garder ou de jeter mais pour ma part, ça ne m’arrivait pas souvent de me débarrasser de mes écrits.

Sublimer l’attente, la douleur. 

Cette fois, j’avais décidé de me souvenir d’un concert où nous nous étions retrouvés lui et moi. Retrouvés, c’était un grand mot. Plutôt : nous nous y étions croisés. Celui- ci avait lieu dans un endroit que j’adorais. L’espace scène n’était pas grand. L’important, c’était plutôt le… vide… oui, vous avez bien lu, le vide. Un bar assez grand coincé près du vestiaire et des loges minuscules. Le reste était simplement occupé par quelques mange- debout, d’anciens fauteuils de cinémas et des chaises contre les murs.

Il était arrivé, seul, un peu perdu. Il était célibataire, à ce moment- là. Je supposais qu’il rejoindrait les membres du groupe dans lequel il jouait et qui étaient déjà arrivés. J’en avais d’ailleurs salué deux : le pianiste, John, et le guitariste, Tom. Je les connaissais depuis un moment et m’entendais, je dois dire, assez bien avec le premier.

Donc, je l’ai aperçu. Toujours cette allure de chat. Il traversa l’endroit pour se rendre sur une petite terrasse qui était en prolongement de la salle de concert sans regarder autour de lui. C’est là que je le rejoignis. Il me regarda en plissant les yeux et en souriant gentiment.

Nous parlâmes un peu du concert qui n’avait pas encore commencé et je proposai d’aller chercher une bière pour lui en même temps qu’une eau pour moi. Ce qu’il accepta. Nous voici donc en grande conversation au sujet de musique, des projets de son groupe, du fait qu’une chanteuse les rejoindrait… Et puis, il y eut un petit mouvement dans la salle : le concert allait commencer. C’était de la musique presque acoustique. Je dis presque parce qu’il y avait des cordes, violon, violoncelle, contrebasse et guitare sèche, en plus du clavier. Une chanteuse, délicieuse, que je suivais depuis un moment et qui avait fait ses études dans la même école que lui. John la connaissait un peu mais mon savoureux et elle ne s’étaient jamais fréquentés.

Sur scène, des petits veilleuses près de chaque pupitre : des lampes hétéroclites, anciennes ou totalement modernes qui éclaireront les instrumentistes ainsi que la chanteuse et son clavier. En plus, des guirlandes lumineuses qui donnent à l’atmosphère un « parfum d’intimité » propre au répertoire feutré que nous allons entendre : des chansons d’amour, un rien érotique.

Le concert commence. Les derniers spectateurs encore sur la terrasse, dont nous, sont rappelés à l’ordre : « ça démarre ». Tant pis, nous n’aurons pas une place face à la scène et n’en serons pas proches mais ce n’est pas grave : le plaisir sera en priorité auditif.

Une intro genre bossa mêlant guitare et contrebasse. La lumière se fait peu à peu : la chanteuse a déjà entonné les premières notes de sa chanson. Elle parle de Paris… ville lumière. L’histoire se passe sous la pluie, si j’ai bon souvenir. Et puis, cela s’enchaîne : les paroles que je connais par cœur, des mélodies instrumentales qui s’entortillent autour de la jolie voix de la demoiselle. Jamais un mot vulgaire, déplacé. Non, tout est sous contrôle : le texte, le chant, le jeu des cordes et du clavier.

Mon savoureux, juste à côté de moi, a fermé les yeux, sans doute pour se délecter de cette voix magique. Elle donne l’impression d’être aérienne mais très ancrée, vous voyez ? Elle a une assurance tout à fait légère, une élégance aussi. Il a l’air de se régaler. En plus, quand cela sort d’un joli brin de femme, ce n’est pas négligeable non plus… Et ce n’est parce qu’on a les paupières closes qu’on ne peut pas, dans sa tête, imaginer des courbes harmonieuses et un air mutin tout à fait féminin !

Insensiblement, je me suis rapprochée. Je me souvenais avec tellement de précision de ces fois où son groupe et lui étaient en concert… C’était moi qui avais les yeux mi- clos, c’était encore moi qui me laissais chavirer par son sax, c’était toujours moi qui rêvais d’être contre lui… Alors, comme pour donner enfin de la consistance à ces souvenirs, très lentement, je frôlai sa main et contre toute attente, il n’ouvrit pas les yeux. Il eut un de ces petits sourires, vous savez, un peu surpris et très doux. Je pris cela pour une invitation tacite. « Oui, prends- moi la main… et changeons d’air… ».

Comme nous n’étions pas près de la petite scène, il était facile de s’esquiver. Je passai devant lui. Il avait à présent les yeux bien ouverts et tenait toujours mes doigts dans les siens. Nos mains étaient sur mon épaule droite. Il me poussait un peu, genre « Je suis pressé, j’ai pas envie d’éterniser l’avant ».

Nous sortîmes de l’endroit. Il faisait frais à l’extérieur. On était en mars ou en avril, je ne sais plus trop. Je n’osais pas le regarder et mes yeux fixaient mes pieds. Je me demandais ce qui allait se passer à présent. Nous n’avions jamais parlé de ce dont j’avais envie, de ses craintes… Mais c’est tout naturellement qu’il mit sa main dans mon dos, me plaqua contre lui et chercha ma bouche de ses lèvres.

Un baiser tendre, à peine fougueux mais très doux. Sa main descendit juste contre mes fesses. Je haletais. J’attendais que quelque chose se passe. Je ne pourrais vous dire quoi mais cette envie montait d’entre mes jambes, au creux de moi, faisait un arrêt dans mon ventre, grimpait de manière vertigineuse dans mon cœur et s’installait dans ma gorge en un profond sanglot. J’avais envie qu’il prenne son temps. Je t’attendais depuis tellement longtemps, ce moment.

Il s’arrêtait de temps en temps de m’embrasser mais ce n’était pas pour me regarder. Il plaquait son long corps contre le mien et me serrait encore plus fort. Je le sentais durcir contre mon ventre, pas contre mon sexe. Il est trop grand pour que nous nous imbriquions l’un dans l’autre si nous étions debout. J’étais cependant certaine qu’au lit, ce serait différent. Il fallait juste qu’il me donne l’occasion de « tester ça » !

- On retourne écouter le concert ou… ?

- Ou ?

- On s’occupe l’un de l’autre…

Je n’osais pas lui proposer autre chose qu’une petite étreinte… J’avais peur qu’il se sauve. Les choses avaient pris un bon départ, c’est vrai, mais j’avais la frousse.

- Tu irais jusqu’où, avec tes… occupations ?

Il me regardait avec son petit sourire un peu rentré. Je ne savais vraiment pas sur quel pied danser. Je me demandais s’il voyait pour nous un moment intime ou une nuit entière blottis l’un contre l’autre (et pas que blottis, mais vous avez compris, j’en suis certaine…).

Il y a, à quelques pas de cette salle de concert, un hôtel assez… chicos. Je n’y avais jamais logé mais les fois où j’y avais été invitée pour dîner ou souper, j’avais admiré le cadre, la classe de l’endroit ainsi que la cuisine qui était vraiment délicieuse. Si les chambres étaient pareilles : classieuses et délicieuses, ça promettait un moment parfait…

Oserais- je lui proposer…

- Tu connais le … château de la Belle au Bois Dormant ?

Vous allez rire mais avec mon premier amoureux, on se disait régulièrement qu’on passerait notre nuit de noces dans cet hôtel. On montait jusque là à pied, pratiquement de nuit, et on regardait l’hôtel illuminé. C’était gai de rêver.

Mon savoureux souriait : il voyait passer les émotions dictées par mes souvenirs sur mon visage et était curieux de leur nature mais ne me disait rien.

- Je pensais à mon premier amoureux : j’étais, on était jeunes. A peine vingt ans chacun…

Il scrutait ma figure. Il devait se dire que mes souvenirs, j’allais les chercher loin et puis que, si ça se trouve, que dans trente ans, je me rappellerais encore de cette nuit qui ne faisait que commencer. Que peut- être même, les émotions que je ressentais, elles seraient, elles aussi, visibles sur mon visage.

***

Le souffle me manquait, et à lui aussi, je pense…

Il me regardait. Il n’arrêtait pas de le faire. Cela en devenait presque gênant. Mais que pouvais- je dire : cela faisait des années que je faisais pareil avec lui !

Je ne me sentais pas trop à mon avantage. Oui, j’avais une petite jupe courte mais je n’avais pas le sentiment qu’il ait les yeux attirés par mes cuisses. J’avais un joli décolleté aussi, pas trop profond, raisonnable, mais qui laissait deviner une poitrine un peu généreuse. Je savais qu’il aimait les… plates et.. je ne l’étais pas vraiment. Il aimait les jeunes aussi et je ne l’étais pas plus trop. Bon, on n’allait pas stresser, juste profiter du plaisir d’être là, près de lui et que nous soyons seuls…

Il me reprit la main d’un air décidé.

- On va marcher un peu… ça nous réchauffera.

- Parce que tu as froid ?

- Aux pieds oui…

- … mais pas au cœur, j’ai compris !

Je me sentais légère. Légère et tellement bien. C’est vrai que je l’aimais, lui.

Je n’avais pas ôté mes doigts des siens. C’était une des plus douces caresses qui pouvait exister. Je voulais le sentir, être contre son corps, blottie, à écouter son cœur me battre ses soupirs. Nous nous sommes assis sur un banc, dans un abris-bus, un peu plus bas. J’ai déposé mes mains sur mes genoux. La droite était toujours dans sa gauche. Gentiment, il a pris mon menton entre son index et son pouce droits et a fait tourner mon visage vers lui. Ses lèvres se sont approchées des miennes. Douces, si douces. Puis, sa main droite s’est posée sur mes cuisses, a commencé de les caresser lentement et délicieusement, a tenté de s’immiscer entre elles…

Le rouge m’est monté aux joues. Je n’avais pas envie qu’il s’arrête. Ma seule idée, c’était que bientôt, ses doigts seraient plus curieux et que j’étais certaine d’adorer ça. Sa bouche m’embrassait toujours. Ma jupe était à présent totalement relevée. On aurait pu croire que j’avais froid, mais non… Sa main droite jouait avec l’élastique à la taille de mon collant. Descendra, descendra pas ? Sa langue était contre la mienne. J’avais envie qu’elle me lèche plus bas. J’avais envie que son souffle… Je haletais toujours. Cela toquait partout à l’intérieur de moi : dans le creux du ventre, dans ma gorge serrée. Je sentais que l’explosion était proche même si ses caresses étaient encore légères…

Et puis, tout se précipita. Il y avait un quart d’heure que nous étions dans cet abris-bus. Il m’avait fait retirer mon collant. J’étais jambes nues et il avait ouvert son jeans. Il me fit signe de m’asseoir sur lui pour le sentir en pleine érection. J’étais étonnée qu’il soit dans cet état- là. Bien sûr que lui, il m’excitait mais moi, avec mon âge et mon corps plus très jeune… Peut- être était- ce le fait de me sentir chaude et mouillée, je ne sais pas… Donc, je lui soufflai dans l’oreille que j’aurais préféré qu’il descende son froc. Jusqu’aux genoux. Pour que nous puissions vraiment profiter l’un de l’autre.

Et là, au travers du boxer, assise à présent sur lui, je le sentais. Ses mains plaquées sur mes fesses suivaient les mouvements de mon bassin. Il les écartait de temps à autre pour que je le sente près de mon cul. Ces frictions nous émoustillaient. J’étais certaine que les choses allaient prendre un tour fabuleux…

Je bougeais toujours, un peu, pour que son sexe soit en contact tour à tour avec mon clitoris et mes lèvres au travers des tissus. Outre la raideur de son membre et l’humidité de mon intimité, il y avait nos souffles, nos respirations, nos bouches qui demeuraient sèches même si nos salives se mêlaient. Il soupirait et je hoquetais. J’avais envie que ça dure encore… encore…

Le concert devait être fini parce que les abords de la salle se remplissaient de gens : on voyait le bout des cigarettes phosphorer dans le noir. De temps en temps, on entendait davantage la musique électro qui était diffusée dans l’endroit, sans doute au moment où l’un ou l’autre ouvrait la porte pour sortir. Il y avait des rires, aussi.

Lui et moi nous regardions à présent. Allions- nous nous interrompre ?

- Tu veux qu’on arrête ?

- Tes potes vont sans doute te chercher, non ?

- …

- Sinon, non, j’ai pas envie qu’on arrête. Et toi ?

- Moi non plus, j’avoue. J’ai même envie qu’on aille plus loin.

- …

- Tu sais ce qu’on peut faire ? J’envoie un sms à John et on va jusqu’à ton « château de belle au bois dormant ». Si ça se trouve, on trouvera un endroit où…

Je souriais à présent. J’étais aux anges, réellement. Comme si ces blessures infligées par mon premier amour qui avait commencé par ne pas vouloir de moi puis était revenu de son plein gré pour au final me jeter définitivement étaient en train de se cicatriser. Combien j’aurais voulu que cet homme que j’aimais avec tellement de passion et depuis si longtemps, il me répare le cœur, le corps et surtout la tête…

Avec hâte, nous nous rhabillâmes. Et c’est main dans la main que nous quittâmes l’abris-bus pour ce fameux château. La nuit ne faisait que commencer…



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