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Épisode 13 : La peur

Quoi de plus lucide que la peur ?” Maurice Gagnon / Meurtre sous la pluie

A nouveau de ces mots qui toquent en moi comme des vérités « pas bonnes à dire ». Oui, j’avais peur, cette sensation qui vous ronge de l’intérieur et qui vous use au fil du temps. La peur de ne pas être reconnue, celle de ne pas être aimée. Celle de ne pouvoir aimer qu’en souffrant. C’était cette dernière qui m’angoissait le plus.

Pendant des années, je m’étais dit qu’essuyer des refus et des ignorances est bien plus difficile à vivre que réfréner ses envies. Peur de m’entendre dire « tu ne m’intéresses pas… ». Peur de lire dans les yeux du mépris ou pis, de l’indifférence.

J’en étais même venue à ne plus lui écrire pour son anniversaire ou pour lui présenter mes vœux le 1er janvier, simplement pour ne pas être dépitée de ne pas avoir de merci. Rien qu’à anticiper ce que je ressentirais en cas de non-réponse (parce que c’était ce que j’étais certaine de récolter), j’étais malade de trouille et de désappointement. Au final, je craquais. Comment aurais- je pu faire autrement ?

Bref, la peur m’empoisonnait. Et pourtant…

Ce jour-là, il m’avait à nouveau envoyé un de ses petits sms laconiques : « RV dans ta pièce bleue ? D’ici un quart d’heure ? Je ne serai pas seul… »

Qu’avait-il encore prévu comme… plan foireux. Visiblement, il me ressemblait avec ses entreprises originales.

Je me postai sur la troisième marche de l’escalier. C’était l’endroit idéal pour l’attendre : entendre le bruit du moteur de sa voiture, le regarder descendre de celle-ci et puis, à pas lents et mesurés, parcourir la petite allée et… il disparaitrait et trois petits coups de heurtoir retentiraient. C’était le signal pour la « bouffée de plaisir ». Je savais que je serais troublée, comme d’habitude. C’était devenu notre petit rituel : le sms, la visite chez moi et les moments dans la chambre d’amis. Ici, il avait évoqué ma petite pièce bleue. J’étais curieuse… Et le fait qu’il m’annonce qu’il serait accompagné : cela frisait la provocation…

Toute perdue dans mes pensées, j’eus juste le temps d’apercevoir mon Adam par la petite fenêtre. Il avait sa caisse de sax à la main. Alors, les choses se clarifièrent. Mais oui, je me souvenais de cet épisode : le concert de deux titres que j’avais interprétés pour lui, rien que pour lui, et le trouble que cela avait provoqué. Mon savoureux craintif avait fait son grand retour… Ce n’était pas parce qu’il y avait de cela quelques années qu’il avait profondément changé. Non : quand on s’adressait à ses émotions, ses sentiments, que ce soit moi ou n’importe qui d’autre, cela le chamboulait toujours comme s’il avait peur de montrer qu’il était heureux…

- J’ai pensé que t’aurais envie de mon sax sur ton truc de déshabillage… Tu sais, la deuxième chanson que tu m’as fait écouter la dernière fois. Celle où tu parles de vin. Et comme tu m’avais envoyé la grille d’accords, j’ai… un peu bossé.

Ça, pour moi, c’était un cadeau d’une valeur I-NES-TI-MABLE ! je n’en revenais pas qu’il me propose un truc pareil. Cela faisait des années que j’insistais pour qu’il fasse cela sur une chanson qui m’était chère. C’était une des premières que j’avais écrite « librement » : pas de rimes ni de calculs de pieds. C’était basé sur un texte, un vrai texte dans lequel je parlais de ce à quoi je pensais précisément quand il squattait mon esprit. C’était très sage : ses bras autour de moi, ses regards… Mais pour moi, ces paroles, elles étaient intenses. Je n’ai aucune certitude quant au fait qu’il ait écouté ou non les mots de cette compo mais cela n’avait pas d’importance. A présent, et même si pendant longtemps j’avais considéré que je mettais mon cœur à nu dans « c’est comme ça », mes discours étaient plus percutants, plus osés, aussi.

Donc, pour en revenir à ce « Si tendrement »… Nous gravîmes l’escalier menant au premier. Je lui demandai s’il avait un micro pour son instrument et un pupitre pour y mettre la feuille avec la grille d’accords. Il n’avait pas pris cette fameuse feuille, d’ailleurs. Il me dit que non. Il n’avait même pas l’air gêné… Je dénichai un vieux pupitre en fer argenté. Lui, il choisit un micro dans le petit stock que j’avais. Un tiroir de l’armoire dans laquelle je rangeais aussi les textes de mes chansons en contenait plusieurs. Il trouva sans peine le câble convenant et le brancha à la console d’enregistrement. Un pied pour le micro. Il allait jouer debout : cela lui permettrait de mieux respirer.

Je pense que cette chanson, quand je la lui avais exécutée la fois précédente, elle l’avait touchée au niveau harmonique. Il y a dedans pas mal de chromatismes (les musiciens comprendront !). Et lui, il appréciait les petites formules qui « tournent autour », qui s’entortillent et enveloppent la vraie mélodie. Bref, même si les mots ne l’avaient pas réellement touché, au moins, en ce qui concernait l’accompagnement pianistique…

- Joue un peu ton truc au piano.

- Sans chanter ?

- Ouais, sans chanter. Juste l’accompagnement. Et puis, tu plaques les accords. Ok ?

Je m’exécutai. Je l’entendais chipoter avec son sax. Des petits fragments hésitants : majeurs, mineurs, modaux aussi. Il y avait une intro très dépouillée. Puis, normalement, la voix entrait. Ensuite, ça se corsait au piano. Il me demanda de reprendre l’intro plusieurs fois puis la partie pendant laquelle je chantais. Il improvisait avec délicatesse. La composition prenait une autre allure. Elle semblait plus complète. Il faut vous dire, si vous n’avez jamais entendu la « chose » qu’entre les phrases, il y a des silences : l’accompagnement continue mais le discours est en quelques sortes haché. Ce qu’il faisait, c’était simplement remplir ces vides. Et cela donnait donnait à l’ensemble une cohésion vraiment intéressante.

Évidemment, vous allez me dire que c’était normal puisque tout de lui m’éblouissait. C’est vrai, mais en partie, seulement. Je reconnaissais ses mérites d’instrumentiste et d’improvisateur mais je n’étais pas la seule…

Ses essais durèrent dix minutes, je dirais. Ensuite, il me fit signe qu’il était prêt et qu’on pouvait tenter une première prise. Cela s’enchaîna pendant une petite heure. Je laissais tourner l’enregistrement. Je lui filerais le fichier et puis, il pourrait y travailler. J’avais l’habitude de me débrouiller seule mais cette fois, avec quelqu’un de sa trempe, il aurait été inutile que je m’y colle : il était bien plus habile que moi à l’exercice. Je supposais qu’en enregistrant, il avait déjà pensé à la manière d’arranger ses improvisations sur ma chanson.

À l’intérieur de moi, un grand, des grands frissons de plaisir. Le fait de pouvoir mêler mes notes aux siennes, comme dans la chanson, c’était délicieux et une source de vrai bonheur. Ne pas lui montrer combien je suis heureuse, me dis-je, la peur toujours un peu au creux du ventre. Même s’il savait combien je l’aimais, il n’était pas utile de le lui rappeler constamment.

- Alors, tu penses que…

- Ça pourrait donner quelque chose ?

- Oui, voilà…

- Si tu me files le fichier enregistré, j’y bosse et je t’envoie le mix d’ici quelques jours.

Je rayonnais…

- Besoin d’autre chose, madame la compositrice de chansons à l’eau de rose ?

Grrr…

- Selon votre désir, monsieur l’improvisateur un peu amnésique…

Il me jeta un coup d’œil genre : mais qu’est-ce que tu sous-entends ? Débarquer juste avec son sax alors qu’il comptait être enregistré, c’était pas une preuve de sa « perte de mémoire » ?

- Bon, t’as assez attendu… On va… à côté ?

Et là, c’est mon cœur qui tressauta. Je m’étais déjà sentie frétiller plusieurs fois pendant que nous étions dans ma petite pièce bleue. Ses doigts, je les sentais presque entre mes cuisses. Ses coups de langue, je les imaginais juste à l’entrée de mon intimité. Sa respiration un peu sifflante, je l’entendais et elle me donnait à penser que quand nous nous étreindrions, elle s’accélérerait et me rendrait folle de désir…

Il ne prit pas le temps de ranger son instrument. L’étui fut ouvert, il y déposa son sax, se leva et me fit signe de quitter le tabouret face au clavier. Je le rejoignis. Le hall était minuscule. Il y avait un tableau contre le mur lambrissé. Il me fit passer devant lui, se collant à moi pour que je sente son envie. Sa délicieuse envie de sexe et de moi.

- Tu sais, ce que tu racontes dans ta chanson, ça m’a bien chauffé.

- Ah ? fis-je d’un air faussement étonné…

- Oui… Alors, je sais, la fois passée, c’est toi qui m’as déshabillé mais cette fois, avec ces mots que tu as susurrés, j’ai bien envie que ce soit le contraire…

Rhooo, mon savoureux, si tu savais combien j’attendais ça, que tu fasses ce pas. Il était toujours derrière moi. Lui et son membre gonflé. Il passa un bras autour de mon cou et me plaqua contre lui de son autre main.

- Va donc nous regarder dans le miroir, me dit-il.

Je pense qu’il savait l’effet que ça me ferait, que ça nous ferait. Je ne me fixais pas dans ce fameux miroir. Juste ses mains, ses doigts. Dans mes cheveux, contre mon cou, sous mon oreille. Puis, il déposa ses lèvres aux endroits qu’il avait effleurés. Cela m’enivrait, littéralement. Je sentais qu’il gardait son calme et qu’il me ferait languir un peu avant la grande explosion. Son souffle s’accélérait. Ses mains étaient à présent à nouveau contre mon ventre. Ses deux mains. Fermes, mais tranquilles. Et puis, une main qui continue de me coller contre lui et l’autre qui descend contre mon pubis. Les étoffes qui séparent nos peaux mais qui, bien entendu, seront vite ôtées…

Les soupirs. Parce que oui, nous sommes tellement chauds que l’un comme l’autre, nous gémissons. Lui, au creux de mon oreille. Moi, la tête renversée vers ses lèvres. Si j’étais hardie, je lui demanderais de me déshabiller ou je le ferais moi-même, ou mieux, je le déshabillerais lui. Mais non, il m’avait dit que cette fois, ce serait lui qui me mettrait nue.

- Je peux ?

Sa main, celle qui me plaquait contre lui, esquissait un mouvement vers mon buste… Ce que je n’aimais pas cela. Enfin, si, j’aimais, beaucoup. Ce que je n’aimais pas, c’était ma peur qui revenait chaque fois qu’un homme me touchait les seins. Je n’osais pas lui répondre par un « non » définitif. Il serait peut- être très doux et peut-être aussi qu’il ne ferait aucun commentaire. Il était très calme, enfin, c’est ce qu’il voulait me faire croire. L’as du self-control… Comment pouvait-il tenir le coup ? Comment pouvait-il retenir cette excitation qui l’habitait ? Parce que oui, je ne rêvais pas : quelques minutes auparavant, j’avais senti très distinctement son souffle et surtout le fait qu’il soit raide du côté de l’entrejambe…

Je nous regardais toujours dans le miroir et passai mes doigts dans ses petits cheveux. Il s’interrompit, en me questionnant des yeux.

- T’as envie d’autre chose, hein… C’est ça ?

- Oui…

C’est étrange comme il devinait ce que je pensais, ce à quoi je rêvais… Alors, très tendrement, et contrairement à ce qu’il m’avait annoncé, il me coucha sur le lit. Il ne me déshabilla pas. Il se contenta de me caresser par-dessus mes habits. Et c’était doux. Ces frôlements se transformèrent en pressions. Douces, attentionnées. Il y avait ses gestes mais aussi les frottements des habits toujours en place.

- Non, ne me déshabille pas.

- Je fais quoi de mes doigts, alors ?

J’écartai l’encolure de ma blouse bleue et lui fis signe d’y introduire la main. Puis, je fis pareil avec la jupe : je défis la fermeture qui se trouvait dans le dos et guidai son autre main. Il m’entendait haleter. Les doigts d’une de ses mains jouaient avec un mamelon pas encore très dur tandis que ceux de l’autre étaient contre l’élastique de mon string… Je me sentais me liquéfier. J’entendais les battements de mon cœur jusque dans ma tête. Ma gorge était serrée de sanglots. Ma peur était toujours là mais elle était en train de prendre le large… et cela faisait du bien.

- Plus profond, tu veux ?

Je plongeai mes yeux fiévreux dans les siens.

- Tu vas perdre pied… J’adore…

Ne serait- il pas un peu macho sur les bords, mon « dieu du sexe » ?

- Tu me branles aussi ?

Gentiment, je saisis son sexe, toujours aussi dur que quand il m’avait collée contre lui, quelques instants auparavant. D’un geste décidé, j’ouvris le bouton de son jeans et fis descendre pantalon et boxer. Je m’emparai de la chose.

C’était doux et très enflammé, cependant. Nos respirations étaient de plus en plus rapides. Je me rendis compte que je coulais sur ses doigts…

- Prends-moi, lui dis-je.

- Comme ça, toute habillée ?

- Mais oui : tu dois pouvoir te débrouiller comme ça, non ?

Il me chuchota que si j’étais assez hardie et que je n’avais pas trop peur de me refroidir, il pouvait me dévêtir, que je resterais sous la couette et que… J’exigeai alors que s’il me proposait ça, il devait, de son côté être aussi nu que moi… Alors, il se déshabilla tandis que je me glissais entre les draps. J’avais juste ôté ma jupe et mon haut. Du bout des doigts, il retira mon string trempé et fit descendre les bretelles de mon soutien-gorge.

- Ne me regarde pas…

- Pas besoin : ta peau est si… douce… Elle est géniale, ta peau. Et puis, me dit-il en plongeant au creux du lit, tu sens bon… C’est ton « Pleasures », ça ?

Il avait retenu, oui… J’étais heureuse. Heureuse de ne plus avoir peur de ses yeux. Ses jolies prunelles écume que je sentais toujours, jusque là, terriblement exigeantes. Il aimait ma peau, mon parfum, le fait que je mouille autant. Et qu’il me le dise comme ça, sans ronds de jambe, cela me plut infiniment.

Nous échangeâmes des baisers et de tendres caresses du bout des doigts après l’orgasme. Nos langues se mêlaient, nos voix gémirent et se laissèrent emporter dans de grands soupirs.

Nous nous rhabillâmes ensuite et quand je retirai la clé USB de ma petite console d’enregistrement, je me rendis compte que tout avait été enregistré : je n’avais pas arrêté la prise de son… Je ne lui dis rien de cela. Je lui confiai la fameuse clé avec un grand sourire en lui disant « Travaille bien : je pense qu’il y a assez de matière pour… ».

J’attendrais avec impatience qu’il m’envoie le mix de cette heure d’enregistrement…


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