7 minutes de lecture

Épisode 14 : L'oreille

L'oreille distraite est l'organe du malentendu.” de Albert Brie / Le Mot du silencieux

L’oreille, ce splendide appendice… Je pensais souvent à ces sensations qu’elle provoquait, les sens qu’elle émoustillait. Pas uniquement pour les caresses et les baisers qu’elle peut recevoir. Il y avait aussi les sensations provoquées par les mots, les sons, leur organisation. La musique, un texte lu ou raconté… Tout cela prenait sens quand on parlait d’oreille.

Quant au malentendu… Mal entendu : entendu de manière tronquée ou mauvaise. Malentendu : peut-être pas entendu, en fait.

C’est d’ailleurs de cette manière que j’imaginais percevoir ce qu’il pensait de moi… Un énorme mal-entendu. En deux mots. Il n’écoutait pas, plutôt, les élans de mon cœur. Il ne voulait pas les entendre. Mais cette fois, il serait bien contraint de tenir compte de la matière sonore sur laquelle il travaillerait. Il serait obligé d’ENTENDRE…

Mes derniers mots avaient été « Travaille bien : je pense qu’il y a assez de matière pour… ». J’étais plutôt curieuse de ce qu’il allait faire de cet enregistrement. Oui, il y avait ses impros, mon clavier et ma voix. Mais ce n’était pas tout. J’avais omis d’appuyer sur la touche « stop » et après notre séance de travail, j’étais certaine que nos murmures étouffés, nos soupirs, nos jouissances n’allaient pas le laisser de marbre. Ce genre de chose a une espèce de pouvoir, non ? Je parle par expérience, vous le savez…

****

Donc, il s’était installé devant son ordi, y avait introduit la clé usb qu’elle lui avait confiée et ouvert le fichier avec Protools. D’une oreille distraite, il écoutait les premières minutes. Oui, il y aurait moyen de faire quelque chose de chouette avec ça. La prise de son était bonne. Il fallait régler les niveaux, équilibrer « gauche – droite ». Intercaler ses petites impros dans les silences de ma voix. Cela irait vite. Son cerveau fonctionnait très rapidement mais son attention avait décroché… Il est clair qu’une petite heure d’enregistrement, c’est long, tout de même. Donc, cela continuait à se dérouler mais en-dehors de lui. Alors qu’il laissait le fichier se lire tout seul en fond très léger, il organisait les pistes. De temps en temps, il ajoutait l’un ou l’autre effet. Cela commençait à prendre forme. Il devait faire appel à ses souvenirs. Ah oui, il y avait quelque chose qu’il avait trouvé en élucubrant avec son sax : il fallait qu’il remettre la main ou plutôt, l’oreille là-dessus. C’était à la fin… Il fallait avancer la lecture d’une bonne demie- heure. Voilà, c’était là. Des petits sanglots et puis, un passage plus lumineux. Cela prendrait très bien place dans la troisième et dernière partie, celle où il est question de ce fameux vin et du fait que les paroles parlent d’un mélange de notes. Le passage était en majeur, ce qui lui conférait une note joyeuse et optimiste. Il sélectionna ce qu’il avait joué pour le reporter à l’endroit adéquat tandis que le fichier en fond continuait toujours…

Il ne se rendit pas compte immédiatement que la suite, c’était des mots… parlés… Les premiers étaient assez distincts…

- Besoin d’autre chose, madame la compositrice de chansons à l’eau de rose ?

- Selon votre désir, monsieur l’improvisateur un peu amnésique…

- Bon, t’as assez attendu… On va… à côté ?

Ensuite, ce fut plus étouffé…

- Tu sais, ce que tu racontes dans ta chanson, ça m’a bien chauffé.

- Ah ?

- Oui… Alors, je sais, la fois passée, c’est toi qui m’as déshabillé mais cette fois, avec ces mots que t’as susurrés, j’ai bien envie que ce soit le contraire…

Un bruit de tabouret, celui du piano, sans doute, qu’on recule. Celui du petit pupitre en fer argenté qui vacille un peu pour finir par tomber. Et puis des pas et des mots qui se perdent…

- Va donc nous regarder dans le miroir.

Les voix s’éloignaient…

- T’as envie d’autre chose, hein… C’est ça ?

C’était presque inaudible, à présent. Il se souvenait de ce moment… C’était doux, mais intense, coquin et charmant… Il se rappelait l’effet qu’il lui avait fait. Il se dit que oui, même s’il n’éprouvait pas ces sentiments désordonnés, impétueux et passionnés qu’elle entretenait pour lui, leurs jeux lui plaisaient. Il y avait entre eux une espèce de respect qui était confortable. Plus jamais elle ne lui faisait de reproches ou ne lui posait de questions. Elle semblait en paix avec elle-même. Et c’était tout bénef’ pour lui, pour eux, même. Comme il se sentait plus libre, il en profitait. Oui, il aimait le sexe. Il appréciait la manière dont elle s’occupait de son plaisir à lui, de LEUR plaisir. Il se souvenait lui avoir dit adorer qu’elle perde pied et qu’il avait envie qu’elle le branle.

Ils étaient restés habillés un moment et puis… Il était venu pour ça, en fait, pour la dévêtir. Sauf qu’elle, avec ses complexes, ses retenues… Il avait dû faire preuve d’inventivité et puis… Sa peau était tellement douce, et elle sentait si bon… Oui, elle avait des petites rondeurs. Mais cela empêchait ses doigts à lui de rencontrer un angle. Impossible de sentir ses os affleurer sa peau ferme mis à part ses côtes. Et ses cuisses… musclées, pas molles… Ses fesses, rebondies mais pas grosses. C’était du confort à l’état brut. Cela l’enveloppait de générosité…

Il rêvait : à leurs doigts, à leur peau, au plaisir qu’ils éprouvaient l’un avec l’autre… Et puis, il y eut des soupirs, des gémissements. Elle pleurait toujours après l’orgasme mais cette fois, avant, il y avait eu le feu d’artifice de plaisir. Lui avec ses mots crus que visiblement, elle semblait apprécier. Elle, avec ses petits cris et ses « oui ».

Sa main avait envie de… C’était la situation qui l’excitait. C’était d’entendre ce qu’il lui disait : « c’est bon de te défoncer… je vais assez loin ? Rhooo, je sens ton cul qui se resserre… Oui, c’est ça… Hmmmm Vas- y maintenant : lâche-toi. Oui, encore… ». Il se souvenait de cette mouille que régulièrement, il avait sur les doigts et que parfois, il léchait. Toujours ce bon petit goût-parfum de « Pleasures ».

Ses cuisses étaient écartées à présent. Ses mains passaient de plus en plus rapidement entre ses jambes, sur les coutures de son jeans. Il se souvenait de leur premier baiser, mouillé, un peu retenu, de leur première étreinte dans l’abris-bus, de ce jeu de Colin-maillard. Ses doigts ouvrirent prestement le bouton et la tirette du pantalon. La libération : depuis quelques minutes, il se sentait compressé dans le vêtement. Son sexe jaillit du boxer comme un diable hors d’une boîte. Il le prit en main pour le masturber. Il se sentait bien…

La lecture du fichier était à présent terminée. Et lui, il avait toujours et plus que jamais, cette envie de jouir… Il fallait qu’il en fasse profiter sa partenaire.

Fébrilement, il prit son gsm pour lui envoyer un sms. « Chez toi, là ? Connecte-toi sur Skype… »

****

Elle se mit en ligne… Ouf, elle était devant l’ordi quand elle reçut le divin message. Qu’avait encore inventé son savoureux ? Il alla droit au but et l’invita à une conversation vidéo… Ce qu’elle accepta, évidemment…

Et là, lui devant son écran, il était en train de se masturber. Il allait pratiquement jouir. Mais qu’est-ce qui se passait ? Comment en était-il arrivé là ?

- Je fais quoi ? lui demanda-t-elle.

- Regarde-moi et parle-moi.

- Ok… Je prends une voix… sex ?

- Comme tu veux mais ne traîne pas : je vais pas tarder à…

Sa voix s’éteignit. Et ce fut elle qui parla, comme il le lui avait demandé. Elle le regardait se branler. Elle lui dit qu’elle avait envie que ce soit SA main qui le fasse, qu’elle avait envie de le sentir loin dans sa bouche, dans sa gorge presque. Et puis, qu’elle aurait voulu qu’il lui défonce le cul…

Il n’y avait plus aucune manière, aucune précaution dans ses mots. Sa voix s’était faite très douce, presque chuchotante. Pratiquement aucune intonation : juste ses paroles, le bruit de sa bouche, de son souffle, de sa langue qui humectait ses lèvres. Il ne la regardait pas. Il voulait juste entendre sa voix. Il voulait y plonger avec délices. Elle continua, toujours très calmement en lui disant qu’elle aimait son sexe, qu’elle le trouvait totalement à son goût par la longueur, le diamètre, l’aspect. Que le fait qu’il soit à peine veiné lui plaisait infiniment. Qu’elle n’avait jamais vu une queue aussi jolie et que rien qu’à l’imaginer, elle sentait son souffle s’accélérer, ses tempes se couvrir de sueur et sa chatte se serrer de désir…

Et ce fut à ce moment qu’il lâcha le peu de retenue qu’il lui restait… C’en était trop.

- T’es incroyable, toi… Orgh, ce que c’était bon… Ta voix, les bruits que tu fais en parlant, c’est trop bandant, vraiment trop bandant…

Elle ne répondit rien. Elle devait savoir qu’elle avait ce pouvoir : le pouvoir des mots, celui de la voix. Et elle devait être habituée à en user…

- Promets-moi que si j’ai une petite faim, je pourrai encore te retrouver comme ça. Mais c’est malin : il va falloir que je nettoie mon clavier d’ordi, à présent…

Il fit un clin d’œil à l’écran qui, miraculeusement, avait été épargné et coupa la connexion.

Quelques minutes plus tard, il lui posta deux fichiers. Le premier avait pour nom « Si tendrement SAX » et le second « Si tendrement SEX ». Il était très fier de sa petite blague et se demandait comment elle allait prendre la chose…


Appuyez sur "Entrée" pour effectuer votre recherche