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Épisode 3 : Le plaisir

Le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui (Jean de la Bruyère)

Je tombai en arrêt en lisant cette phrase…

Ces mots évoquaient, à n’en pas douter, ce que je pense et penserai toujours du don de soi. Le « vrai » plaisir, pas les cadeaux futiles. J’aimais particulièrement l’adjectif « délicat » parce qu’un de mes lecteurs, connaissant mes goûts en matière d’hommes, m’avaient un jour fait remarquer que visiblement, je les aimais comme ça, délicats. Et puis et aussi l’auteur qui avait pondu cela… Son prénom, puisque c’était celui d’un de mes héros passés et son nom aussi… Impossible d’expliquer ici pour quelle raison j’avais associé la Bruyère à cet endroit qui a déjà servi de décor à une histoire faisant partie du Cercle de lectureS.

Alors voilà : j’aime donner du plaisir aux hommes. Je me débrouille pour qu’ils le sachent et ensuite… je peux me montrer entreprenante ou en tous cas, très libérée face à leurs propositions.

Cela pouvait aller des échanges virtuels dans lesquels seuls les mots étaient employés aux relations bien réelles dans desquelles je m’enfonçais en général avec délices et spontanéité. Quand je me donnais, c’était sans compter, sans faire aumône. Bref, je pense que j’avais l’allure d’une amante généreuse et cela me plaisait.

Un seul, par contre, me résistait. Je n’avais aucune idée du pourquoi de la chose. Je l’avais déjà submergé de cadeaux : des chocolats, des bouquins, de la musique… Je lui avais lancé des regards appuyés, langoureux, même. J’avais composé des chansons parlant de lui. J’avais même écrit des textes qu’il n’avait sans doute jamais lus. Bref, j’avais déployé tout un tas de stratégies pour l’attirer dans mes filets mais non, il ne voulait pas de moi.

Contre toute attente, un soir, pourtant, il se décida. J’avais passé une soirée à me morfondre en le regardant avec insistance. Il m’avait ignorée, évidemment, mais j’avais tenu bon : ce serait « ce soir ou jamais ». Au moment de quitter l’endroit où nous nous trouvions, c’est lui qui m’a abordée, cependant.

- Tu t’es bien rincé l’œil ? me demanda- t- il avec un sourire on ne peut plus malicieux.

- Euh…. Quoi ? Comment ?

- Écoute, fais pas l’innocente : tu m’as pas lâché de toute la soirée.

- Mais….

- Tu pensais quoi, en me regardant comme ça ?

Je ne répondis pas… J’étais un peu gênée. Vous savez, je n’avais pas envie qu’il me trouve insistante. Juste intéressée… Et là, visiblement, je m’étais bien plantée.

- Dans le fond, c’est flatteur, que tu t’intéresses à moi…

J’allais d’étonnement en étonnement. Je me disais que c’était peut- être « sa » technique de drague, dans le fond. Commencer par me faire tourner en bourrique pour après, se montrer gentil. Je le laissai continuer.

- Si j’ai bien compris, t’aurais envie de…

Il laissa passer quelques secondes en me regardant droit dans les yeux. J’étais vraiment désarmée.

- … qu’un truc se passe entre nous ?...

J’étais de plus en plus gênée… Et lui, il semblait très à l’aise. Il me regardait avec insistance, comme pour mettre mon cerveau à nu… C’était vraiment troublant. Moi qui l’étais déjà tellement, troublée, juste par le fait qu’il m’ait adressé la parole, je n’allais pas perdre pied, à présent. Il fallait que je sache ce que LUI avait derrière la tête. J’avais toujours le regard vissé au sien. Le sourire malicieux s’était transformé en large sourire. Ses dents bien alignées me faisaient me dire qu’il avait dû porter un appareil dentaire quand il était ado et que si je l’avais connu cinq années plus tôt… Cela me fit rire.

- Quoi ? Ch’suis ridicule ?

- Mais non, enfin, qu’est- ce que tu vas chercher ?

- Ch’sais pas… A te voir rire comme ça, toute seule, alors que je t’interroge…

- Non, je pensais simplement à l’allure que tu devais avoir à 15 ans…

- J’t’aurais peut- être pas plu, on peut pas savoir.

Je n’osai pas lui demander s’il se trimballait avec une photo de lui à cet âge- là. Je l’imaginais, sans barbe, le menton un peu plus rond. Pour le reste, je ne me faisais pas d’idée.

- Bon, tu réponds à ma question ?

- Ta… question ?

- Ben oui, t’aurais envie qu’un truc se passe entre nous, c’est bien ça.

Autant d’aplomb, ça me séduisait. Moi, je l’avais toujours pris pour quelqu’un d’assez timide, introverti, même. Il ne parlait pas des masses, du moins, en société. Il avait souvent l’air d’être sur une autre planète, comme étranger à ces futilités qui nous entourent. Il donnait l’impression de rêver tout éveillé.

- Je peux être honnête ?

- Tant que tu veux…

- Tu vas pas te choquer ?

- C’est si grave que ça ?

- Non. Enfin, je ne pense pas…

- Et bien voilà…

Je faisais durer, vous voyez. Et lui, il semblait intrigué.

- Je t’ai déjà tellement rêvé que… j’ai peur que tu sois pas à la hauteur…

- Moi, je serais pas à la hauteur ?

L’avais- je choqué ?

- La balle est dans ton camp… Tu me donnes un aperçu de…

- Quoi ? Un baiser ?

- Pourquoi pas ? C’est une belle entrée en matière, tu ne trouves pas ?

Secrètement, je me disais que ce serait moi qui l’embrasserais. Je ferais monter le désir et… on verrait après…

Il s’approcha de moi. Prit mon visage entre ses mains, ses jolies mains et déposa un petit baiser sur ma bouche entrouverte. Puis, il s’écarta un peu de moi comme pour vérifier l’effet que ses lèvres avaient fait. J’avais les joues très rouges et les yeux brillants.

- Encore…

Et là, c’est moi qui m’emparai de sa bouche. Avec fièvre d’abord, comme pour bien lui signifier que j’avais envie d’autre chose. Je suçotais ses lèvres. Je les mordillais un peu. Je ne m’arrêtais plus. Mes mains jouaient avec ses petits cheveux. Je n’aimais pas, au demeurant, les barbes mais la sienne était d’une douceur incroyable. Je ne sentais plus à présent que sa bouche à lui, exigeante, gourmande. Sa langue dansait avec la mienne. Elles se léchaient l’une l’autre, s’aspiraient délicieusement. Ses doigts étaient dans mon cou et les miens jouaient toujours dans ses cheveux.

Je pense que nos baisers durèrent… mille ans. C’était un moment suspendu. Un instant magique… Combien j’avais rêvé d’un baiser de lui, juste un. Sentir la pulpe de ses lèvres, imaginer qu’elles sont agiles mais très tendres. Qu’il en a parfaitement le contrôle. Qu’il est capable de doser la force et la douceur. Qu’il sait quand elles sont trop insistantes et qu’il fait en sorte de donner du plaisir juste avec elles…

Et après notre baiser, vous savez ce que j’ai pensé ? Que oui, il serait à la hauteur. Qu’il serait vraiment à la hauteur de toutes ces idées que je m’étais mises en tête : que même si j’avais bien plus d’expérience que lui, il me comblerait. Que j’avais envie d’être au lit avec lui. Que ce baiser, c’était le point de départ de quelque chose d’autre que « arrête de me dévorer des yeux », sous- entendant « dégage de ma vue et de ma vie, tant qu’on y est »… Que c’était plutôt la preuve qu’il était « à ma hauteur », à celle des projets que je nourrissais pour nous deux.

Et cela me rendit heureuse. Un simple baiser. Et j’avais déjà le sentiment que tout était engagé entre nous. Pour une nuit ? Cela me suffisait amplement, du moins, pour le moment…


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