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Épisode 3 : "La sua storia” (trad. Son histoire à lui)


Pour lui, visiter Florence fait partie de la routine. Depuis déjà plusieurs années, sa mère tient à partir avec les enfants dans cette ville qu’elle trouve magnifique. Elle réserve toujours dans la même “pensione” et met en scène les mêmes activités tous les ans comme s’il s’agissait de la première fois. D’après lui, elle a besoin de retrouver quelque chose en Toscane mais il n’a jamais su de quoi il s’agissait. Avec les années qui passent, les enfants grandiront. Et, ils ne voudront plus partir avec leur père et grand-mère en vacances, tout comme cette dernière ne pourra peut-être plus voyager. Alors autant en profiter quitte à un peu subir la situation.

Le sac de voyage en cuir

Il a trouvé intrigant cette femme qu’il a d’abord vue de dos avec ce vaste sac de voyage en cuir à l’ancienne qu’elle a déposé à la réception. Elle doit aimer les belles matières et les histoires grandioses, ou encore, lourdes de sens. Elle a dû choisir cette “pensione” sans beaucoup de charme un peu par défaut. D’ailleurs, elle a le regard vide quand elle reçoit les clefs pour rejoindre sa chambre.

Ils ont pris l’ascenseur ensemble avec les enfants. Elle les a observé et a esquissé un petit sourire pour retourner immédiatement dans ses pensées qui semblaient particulièrement tristes. Elle a sursauté lorsque ils se sont arrêtés au premier étage, visiblement surprise par l’arrêt brusque de l’ascenseur vieillot. Elle en est sortie un peu à l’aveugle avec un corps écrasé. Si lourd et maladroit, qu’il a cru un instant qu’elle pourrait tomber ou se faire mal.

Le lendemain matin au déjeuner, il a constaté que la nuit lui avait été propice. Quelques étincelles ont surgi du fonds de ses yeux sombres lorsqu’elle a découvert son cappuccino et les personnes qui l’entouraient. Son croissant italien est pourtant resté sur la table. Ce regain de vie l’a rassuré.

Il prête au même moment une oreille distraite à sa mère qui l’irrite à vouloir toujours tout régenter. Et comme souvent, il l’a en grande partie laissée faire. Malgré ses propositions, elle souhaite à tout prix aller à la place du Duomo qui est “devenue si agréable depuis qu’elle est piétonnière” se plaît-elle à répéter tous les ans. Comme s’il s’agissait de quelque chose de nouveau. Il a tout de même réussi à la convaincre de découvrir ensemble un nouvel établissement qui propose des mets locaux. Il en profitera pour fureter dans l’épicerie qui s’étale sur deux étages, rien que des produits toscans et qui sait, acheter des truffes blanches italiennes s’il en trouve.

La robe blanche

Il se surprend à s’intéresser à cette nouvelle venue qui porte aujourd’hui une ravissante robe blanche : que va-t-elle faire seule lors de sa première journée à Florence ? Connaît-elle déjà la ville ? Va-t-elle y rejoindre des amis ? Il imagine un sourire qui lui est à nouveau adressé à la douceur de la lumière tombante. Ses jolies lèvres ourlées qui laissent leurs traces sur le bord d’un verre. Avec au loin, un regard un peu triste qui flotte dans l’air chaud toscan à la recherche d’un nouvel horizon.

Il regarde ses enfants qui terminent leur déjeuner, ravis par leur croissant trop sucré. Plus jeune, il ne s’était jamais imaginé avoir une vie de famille et pourtant elle lui était tombé dessus sans crier gare, naturellement, jusqu’au moment où elle s’est révélée décalée. Il avait oublié qu’il aimait se laisser porter, découvrir des univers jusqu’à se perdre et à en collectionner des souvenirs sous forme de clichés expérimentaux. Alors il est parti, sans s’être tout à fait retrouvé. Il le sait. Ses enfants et sa mère sont là pour le lui rappeler. Mais il n’y a rien de plus fort que la vie. Et peut-être l’amour, qui sait.

Arrivés au Duomo, ils ont fait la file comme bien d’autres touristes. Et toujours dans le même ordre : la cathédrale, le baptistère et le campanile. Toujours dans cette foule qui fait indistinctement les mêmes photos : des parties de fresques de Vasari, les mosaïques du toit octogonal qui seront de toute façon sur-éclairées par les dorures et les façades extérieures de Giotto déformées par la vue d’en bas. Florence a beau être un musée à ciel ouvert, il a du mal à prendre du temps pour réapprendre à découvrir cette ville qui finira peut-être par se figer dans un passé trop luxuriant voire immoral.

Ils sont rentrés à l’hôtel avant que la pluie ne commence à tomber. Sa mère avait insisté dès qu’elle a senti que le temps changeait et lui, avait essayé de reporter jusqu’au bout le retour pour se ménager un temps de flottement dans le programme. C’est ainsi qu’il l’a à nouveau croisée, elle, trempée de l’averse. Sa robe n’a plus réellement de forme, si ce n’est celle des courbes de son corps. Ses cheveux alourdis par la pluie, un vent de liberté marque son visage devenu espiègle. Elle boit la vie qui lui ruisselle dessus. Pas vraiment à nu, ni habillée : elle est magnifique. Il aime l’humidité qui se dégage de la surface de son corps. Comme le prolongement d’une multitude de caresses tombées du ciel sous forme de gouttelettes. Lorsqu’il la voit trébucher pour sortir de l’ascenseur, il la retient et serre un peu plus sa main sur son poignet glissant.

Son corps

Le lendemain, ils ont été sur les hauteurs de Florence visiter le site archéologique de Fiesole. Ces vestiges étrusco-romains gisant au grand air offrent une vue légèrement vallonnée sur les jardins et les rangées de Cyprès. Ils sont bien en Toscane, à la fois douce et forte en lumière. Pendant quelques instants, il s’est senti à sa place. Les pierres usées par les spectateurs en liesse du théâtre romain lui ont semblé si vivantes. Ces oliviers dont le tronc est marqué par le temps et qui se tiennent majestueusement sur leur base de racines entrelacées, donnent des fruits depuis toujours. Dans un mouvement toujours affirmatif à la vie quels que soient les imprévus, les conditions météorologiques ou les interventions humaines. Il a le coeur léger.

Le soir, après avoir dégusté des pici al ragù en famille, il a laissé ses enfants et sa mère se reposer dans leur chambre. Il s’est installé à la terrasse improvisée de l’hôtel : deux ou trois tables rondes un peu passées en fer forgé et quelques chaises assorties déposées sur un sol en grosses pierres du pays. A la lumière tombante, il l’a vue arrivée et l’a invitée à se joindre à lui. Elle est auteure et a récemment perdu un vieil ami. Elle aime beaucoup la Toscane et y vient régulièrement même si elle ne parle pas l’italien. Il la trouve séduisante avec sa manière vive de s’exprimer et ce petit quelque de mélancolique dans son regard. Il revoit ce corps qu’il a déjà vu sculpté par la pluie. Il reconnaît aussi ce sourire.

Il découvre ses mains qui parfois se cachent en-dessous de la table. Ses ongles courts sont vernis d’un rouge profond. Ses doigts souples figurent un style d’écriture imagé. Elle a pris la peine de porter le verre à son nez, de sentir son vin et de le soupeser dans ses souvenirs. Il se vide lentement. Il la regarde avec un regard de plus en plus intense : elle vit sa vie comme un roman. Tout ce qu’elle partage possède une tonalité dramatique : elle ne doit jamais s’ennuyer. Il sent du désir pour cette femme monter en lui. Il aimerait être proche d’elle et sentir les rebords de son corps. Goûter sa bouche. L’écouter lui parler dans un baiser. Observer les alvéoles de ses seins plus sombres que le reste de sa peau. Embraser la courbe de ses hanches et la cambrure de son dos lorsqu’il explorera sa vulve. La pénétrer de sa langue et ses doigts. Toute entière. Ses jambes ouvertes et ses pieds tendus par l’excitation qu’il lui procurerait. Il sent son pénis se tendre sous ses vêtements.

Elle ne semble pas percevoir son trouble et reste concentrée sur ce qu’elle lui raconte. C’est une passionnée, une vraie. Il commence à la taquiner. Elle marque une légère hésitation et se concentre intensément sur son regard et tourne légèrement son visage vers la droite comme si elle voulait mieux l’écouter. Elle l’a entendu. Elle lui sourit doucement, flattée. Il n’arrive pas à saisir si sa tristesse prendrait le dessus et si, il lui touche la main ou l’avant-bras, elle resterait paralysée. Il reste encore plusieurs jours à Florence et il la croisera probablement encore plusieurs fois avant qu’il ne rejoigne la France. Il en a tellement envie. Même de passer une journée entière avec elle, à travers ses yeux à elle. Tout doit être tellement différent. De baiser aussi. Avec elle. Pour elle. Sa chair. Sa chaleur. Celle de son vagin lorsqu’il rencontrerait sa verge.

Elle se lève et s’approche de lui. Il la suit du regard et quand elle marque un temps d’arrêt, il se met face à elle. Elle est si proche. Il la regarde dans les yeux, en suspens. Elle lui prend le visage de ses deux mains. Leurs lèvres se rencontrent, avides. Elle l’embrasse. Sa langue arrive tout de suite avec des mouvements larges dans sa bouche. Il laisse échapper un râle qui se dégage du chant des grillons. Il l'attrape par la taille pour la plaquer contre lui. Finalement, il sent ce corps qu’il a tant vu et cette bouche qu’il a tant deviné. Il est fou : “Retrouvons-nous demain pour visiter Sienne!”. Ils reprennent leur baiser avec fougue comme s’ils n’arrivaient pas à se rassasier l’un de l’autre. Elle lui répond : “D’accord.

Ils se sont séparés et chacun est allé dormir dans sa propre chambre, les lèvres un peu gonflées, avec un goût de vin italien en bouche, la peau des bras rafraîchie par la brise nocturne toscane. Tout leur corps palpitant d’une première gourmandise assouvie.

(Crédit Photo : Frida Castelli Instagram)

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