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Épisode 2 : Nei miei sogni (trad. Dans mes rêves)


Je me réveille un peu barbouillée d’une nuit remplie de rêves dont je ne me souviens plus. Mon inconscient reprend le dessus sans crier gare. Il ne me reste que la sensation d’une vie nocturne passée et aboutie. Je regarde mon image dans le miroir. Celle-ci ne me donne aucune indication sur moi ce matin : mon regard est neutre et je n’ai pas de cernes. Tout va bien. Je sens l’air frais qui entre dans la pièce à travers les volets ajourés. Firenze et ses alentours se réveillent doucement avec au loin ses vastes cloches qui scindent les heures en deux. Elles sont presque douces et apaisantes dans leur balanciers réguliers. A peine plus claires que le glas, elles marquent le temps qui passe avec ses espoirs et deuils. Irrémédiable.

J’enfile une robe en dentelle anglaise, blanche et un peu enfantine avec son jupon doublé qui s’élargit sur le bas et virevolte à chacun de mes pas. Mon unique robe claire et aérienne.

Dans ce paysage de collines douces, elle est parfaite pour mélanger mes jambes à nu aux herbes hautes. Le soleil la rendra inaperçue parmi les couleurs terre brûlées de la Toscane.

Le petit-déjeuner à la pensione

Mais avant l’exploration des alentours de ma pensione, je vais partager mon petit-déjeuner avec ces inconnus qui logent au même endroit que moi. J’admire le coeur dessiné dans la mousse de lait de mon cappuccino et délaisse mon croissant fourré à la pâte d’amande. Je m’y ferai probablement jamais au goût sucré des viennoiseries qui collent et qui malgré tout font briller les lèvres autant que les yeux gourmands de ceux qui en raffolent.

Et j’observe ceux qui le partagent avec moi. Ils semblent tous contents de pouvoir se lécher les doigts pour y ôter les traces de sucre. Leurs yeux pétillent, et plus particulièrement ceux des enfants croisés hier dans l’ascenseur avec leur père. Cette fois-ci, ils sont accompagnés d’une femme en plus de cet homme que je pense être leur père. Plus âgée, je l’imagine être leur grand-mère. Et pourtant la routine semble mieux rodée que lorsqu’ils ne sont qu’à trois. Comme dans toutes les familles, chacun y tient son rôle : la femme leur rappelle de bien se tenir et d’être propre, pendant que le père explique la journée à venir. C’est le matin, les enfants sont en réalité concentrés sur le délice qui se trouve dans leur assiette.

Et à la table un peu plus loin, un couple se sourit. Peut-être était-ce celui des ébats de hier soir. Dans tous les cas ils ont l’air heureux d’être ensemble. Il n’y a rien à faire, cette région d’Italie apporte toujours quelque chose en plus à chacun d’entre nous, même aux plus aigris et plus gris des visages.

Après être remontée dans ma chambre et avoir pris ce couloir étroit pour y accéder, me voilà dehors face à un chemin qui serpente et descend vers une capitale lourde d’histoires. Je me laisse caresser le visage par l’ombre des cyprès qui ornent le bord de la route et arrive à la ville après moins d’une heure de marche. La lumière est déjà franche. Je n’ai pas envie de faire la file et d’en visiter les musées, juste d’en prendre le pouls et de respirer avec elle.

Firenze

Pour aboutir au Mercato di San Lorenzo où s’agitent les vendeurs de pâtes fraîches, de fruits et de légumes gorgés de soleil, d’huile d’olive et d’autres mets qui font la gastronomie italienne. Malgré son lourd toit de fer, les vitres hautes garantissent l’impression d’un marché ouvert. Sa stature dépassant de loin les habitations florentines m’a permise de le deviner de loin. J’y déguste la meilleure pizza d’Italie, autant dire du monde, avec sa pâte fraîche au levain et sa passata rouge écarlate.

La vie y est douce. Et belle surtout. A l’italienne : des émotions, des gestes, des sourires et des coups de sang. C’est le moment pour moi de me perdre dans la mégalomanie de cette renaissance prospère au milieu de la cour intérieure du Palazzo Vecchio. Celle-ci est bordée de voûtes majestueuses et décorée de vastes pots de fleurs d’où se penchent des fleurs fuschias en cloche. Leurs sépales de la même couleur que les pétales extérieures leur donnent une nonchalance joyeuse.

Un petit passage par la Loggia dei Lanzi et, comme chaque fois sourire devant les pénis des éphèbes et guerriers entourés de nymphes voluptueuses, à la petite poitrine, mais bien en chair. Cette représentation sexuelle de l’amour est probablement romantique pour ceux et celles qui ne s’arrêtent pas à la violence symbolique d’une arme blanche, de la méduse décapitée ou de femmes qui se débattent pour ne pas être enlevées.

Je finis par me perdre dans les rues plus étroites et plus sombres de la ville où pendent des jambons en vitrine. Les terrasses ne cessent de s’ouvrir à la tentation d’un rafraîchissement. Tout près du fleuve qui ne se devine que par sa couleur et sa lumière au bout des ruelles abritées. Je m’y dirige pour y observer les reflets de lumière et les visiteurs qui marchent presque indifférents à leur environnement. Je ne les comprends pas.

Sous la pluie, l’ivresse

Le ciel commence à se couvrir et un léger vent s’abaisse sur les berges. Le temps change. Je prends la route vers les hauteurs. Les nuages devenant de plus en plus menaçants, je hâte le pas et tente les raccourcis à vue d’oeil. L’air tiède a ce quelque chose de l’herbe que je foule à grand pas : un peu rêche et une pointe de fraîcheur. La pluie commence à tomber sur moi, d’abord éparse, et devient de plus en plus dense. En quelques minutes, je suis trempée : mes pieds glissent dans mes sandales, ma robe est devenue transparente et les gouttes ruissellent le long de mon visage. J’en ai toujours rêvé : ne pas se soucier de ce qui me tombe dessus, sans chapeau, sans parapluie. Rien ne peut m’arriver de plus mouiller.

Devant la porte de l’hôtel, je m’engouffre dans l’ascenseur pour atteindre ma chambre rapidement. Je suis gênée : il est possible de me suivre à la trace sur le sol du hall d’entrée et ma robe ne cache plus grand chose de mon anatomie. Je me retrouve seule avec cet homme, sans ses enfants, le temps d’un étage. Son regard est amusé ou intrigué, je ne sais pas. Me sentant complètement nue et n’ayant quelque part plus grand chose à cacher je lui souris généreusement. Arrivée à mon étage, je sursaute plus que d’habitude à l’arrêt de la cage d’ascenseur. Il me retient pour que je ne tombe pas : sa poignée est douce et assurée. Honteuse de ne pas pouvoir m’assumer, je me retourne vers lui pour croiser son regard, le remercier et m’extirper le plus vite possible de cette situation embarrassante.

Une fois dans ma chambre, il me reste un goût amer de n’avoir pas été capable de prolonger ce plaisir et ce sentiment de liberté que j’avais éprouvé sous la pluie. Et ce, pendant quelques minutes dans un espace fermé avec une seule personne qui en plus, n’irait probablement pas raconté ma mésaventure. Je ne pouvais pas être plus mouillée, ni plus dénudée : il ne pouvait rien m’arriver. Je me serais séchée et le lendemain matin, dans la salle du petit déjeuner la scène de ce soir n’aurait plus été qu’un souvenir. Pour retrouver mon calme, je déguste ce vin régional à ma fenêtre avec vue sur Florence. Fatiguée, je m’endors remplie de la douceur toscane.

Dans mes rêves

Trempée sur la berge du fleuve, je porte une robe rouge qui me moule le corps. Asymétrique, je n’ai qu’une épaule couverte. Longue, elle entrave mes mouvements et je ne peux que regarder au loin sans bouger, toute droite. C’est à ce moment qu’une gondole sombre apparaît et qu’en descend cet homme que je reconnais plus par ce qu’il dégage que par ses traits. Je crois reconnaître sa chemise rose en coton piqué aux manches retroussées qu’il portait hier dans l’ascenseur. Il me tend sa main et je lui tends la mienne pour qu’il puisse descendre aisément de l’embarcadère. La scène est belle, comme dans un tableau impressionniste, tacheté avec une tonalité de bleu-gris mystérieuse. Sa main est douce sans callosités, comme  celle d’une femme, contrairement, à la mienne.

C’est à ce moment que je me sépare de moi : je suis en face d’un homme qui a mes traits et porte la même robe que moi. Il est juste plus grand et épaulé, il n’a pas de poitrine de femme. La part de moi qui reste sur le quai au bord de l’eau se sent fragile. Ce qui n’est pas dans mes habitudes. Cet homme qui n’est pas moi, me prend la main et m’emmène plus dans les terres pour que si je venais à vaciller, je ne tombe pas dans l’eau. Nous y croisons des fûts en bois encerclés de métal foncé empilés les uns sur les autres, sans âme qui vive. Il n’y a que nous. Il me tient fermement le bras.

Je me retourne et je vois cet autre part de moi qui disparaît pour ne plus voir que la ligne de ses épaules vues de dos, toujours dans cette ambiance bleu-gris des quais. Au même moment, des bras prennent ma taille, et me rapproche de la chaleur d’un corps svelte d’homme. Je me sens encerclée avec lui dans une autre réalité. Il fait sombre. Nous sommes toujours seuls. Sommes nous dans la ville ? Sur les quais ? Près d’entrepôts ou d’une marina ? Je ne sais pas.

Mais je n’ai pas peur, que du contraire. Je chauffe d’excitation : protégée par sa douceur, il ne peut rien m’arriver. Et pourtant je n’arrive toujours pas à deviner la couleur de ses yeux ni ses traits. Je me rends compte que je ne porte pas de culotte, et que ma toison est plus clairsemée que d’habitude, probablement pour ne pas marquer ma robe rouge. Sa main dans mon entrejambe pourrait être la mienne si ce n’est qu’elle m’explore comme si elle ne connaissait pas cette partie de mon corps. Ma robe retroussée au ventre vole sur mes hanches. Sa main d’homme n’est pas poilue, en tout cas pas plus que ma toison. Et son bras continue à me soutenir par l’arrière de ma taille.

Dans un demi-sommeil, je me délecte de mon sexe humide pour me replonger dans mon rêve. Je suis si détendue que quand il me pénètre de son sexe, je l’imagine gros, tellement je le sens en moi. Couchée et en appui sur mes fesses, grande ouverte, il ne me fait pas mal, que du contraire : son sexe lubrifié de mes humeurs glisse en moi comme s’il était fait pour s’emboîter dans mon vagin. Après quelques mouvements de va-et-vient où les parois de son sexe me comble de contentement d’être là, impudique et mouillée de partout, je jouis.

Mon gémissement me réveille et mon corps palpite entièrement, comme s’il avait été présent, à mes côtés. Je ne peux pas m’empêcher de laisser s’échapper un petit sourire. Mon premier orgasme en dormant : cela se fête. Et si demain, je le croise, que vais-je faire ou qu’allons-nous faire ?

(Crédit Photo : Frida Castelli Instagram)