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Épisode 1 : Il s'appelait Julien

Cette histoire commence dans un quartier pavillonnaire d’une petite ville ouvrière de province. A cette époque, je… non : “il”. Oui, “il” s’appelait Julien. Julien avait vécu là depuis toujours, avec sa mère et sa sœur Marianne, partie depuis pour ses études et qui ne revenait qu’environ une fois par mois. Nous oublierons pour l’instant le père de Julien, qui s’est effacé trop tôt pour des motifs que Julien, à cette époque, ne connaît pas encore.

Julien est un oiseau fluet, plutôt petit, discret et sans histoires. On le dit intelligent et “trop sensible”. Clair de peau et de cheveux, avec de grands yeux aux iris pailletés de bleu, de gris et de vert, il n’est pas viril. Il s’habille comme il l’a toujours fait, sans goût particulier, y-compris avec des fringues démodées offertes par parente qui doit se croire encore en 1970. Son physique et ses tenues lui valent quelques quolibets. Julien s’en fout : son esprit est toujours en partance pour des vies rêvées. Julien est solitaire, on s’en serait douté.

Julien aime les filles. Les jeunes filles et les femmes. Il aime leurs visages et la façon dont leurs cheveux l’encadrent. Il aime leurs yeux et leurs bouches, au naturel ou relevés d’un léger maquillage. Il aime la délicatesse d’un lobe, la ligne d’un cou, la rondeur d’une épaule. Il aime leurs seins bien sûr, qu’il devine sous les vestes croisées des tailleurs, qui arrondissent leurs chemisiers. Il aime la façon dont leurs hanches s’évasent là où leur taille fait ressortir leur bassin. Mais plus que tout il aime leurs jambes. Ces courbes-là, à la fois rondes et longues, les pleins d’une cuisse ou d’un mollet, les déliés d’une cheville et d’un coup de pied, lui font sauter le cœur, lui mettent les joues en feu ! Plus que les filles nues des magazines que ses camarades s’échangent sans les lui montrer - il n’a pas vraiment d’amis, Julien- mais qu’il a eu l’occasion de chaparder quelques minutes. Ces filles aux cuisses ouvertes, aux sexes offerts comme sur un étal, ne l’émeuvent pas autant que cette passante dont la longue robe fendue révèle en de brefs éclairs de lumière d’interminables jambes nues, ou que cette femme, assise à un café, qui tient les siennes si haut et outrancièrement croisées que sa jupe courte révèle presque entièrement ses cuisses voilées de bas clairs qui semblent se chevaucher tels de longs cous de cygnes enlacés. Il les aime gainées de voile, de maille, de soie, enfin de tout ce qui enveloppe, enrobe, caresse avec douceur ces oiseaux gracieux, glisse avec volupté sur ces inaccessibles flamands roses. Ces bas et ces collants sont pour lui des promesses bien plus enivrantes que la vue d’un corps nu. En exposant au passant leurs parties visibles, ils lui disent : « Vois : regarde-moi gainer sa jambe, épouser d’abord son pied, puis ses chevilles fines, envelopper ses mollets à peine arrondis, me glisser derrière le tendre creux de son genou, galbe sa cuisse, pour disparaître enfin sous sa jupe, faisant tendre tout ton désir vers cette intimité où je remonte et qui te reste inaccessible !».

On l’aura compris, Julien, s’il aime les filles, ne se sent pas très masculin. Il voit comme une aberration de tant aimer la douceur de leurs courbes et d’être doté de ce corps trop plat, de ces traits déjà trop anguleux à son goût, et surtout de ce sexe. Cette excroissance qui se projette impudiquement vers l’extérieur et voudrait le contraindre à une jouissance devant à tout prix passer par la pénétration, est incompatible avec sa sensualité et l’éloigne de toute quête du plaisir. Aussi, lorsqu’il pense à elles, il ne les imagine pas devant lui, ces femmes avec qui il ne saurait que faire. Non, il souhaite les incarner. Trouver un rituel pour les faire apparaître sous ses mains, leur donner chair. Leur donner sa chair. Etre elles. Et en caressant son corps, ce sont elles qu’il va caresser. Toutes les actrices de ses rêves, toutes les femmes croisées dans la rue : cette star italienne aux hanches rondes, cette blonde aux jambes interminables, cette petite rouquine au regard émeraude et aux seins hauts. C’est comme ça qu’il va découvrir la sensualité et le plaisir, Julien. Chaque soir, en étant –une peu- les femmes qu’il désire.

Il ne sait plus exactement quand cela se passait mais c’était avant. Car il y a eu un avant et un après. Un avant et un après ce printemps au cours duquel allait se produire en lui une révolution, un flash libérateur, un grand renversement qui devait le laisser à jamais différent.