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Tsunami

Le mur est courbé. Bien vertical à sa base sur les premiers centimètres, il s’arrondit peu à peu pour finir presque horizontal. Comme une vague d’un peu plus de deux mètres de hauteur et autant de largeur. Une vague figée à l’instant où elle s’apprête à s’enrouler. Incrustés dans ce mur de marbre au blanc immaculé, des centaines de Smartphones allumés, répartis dans toute la cambrure de la vague.

« Tsunami »

C’est le titre de l’œuvre. L’humanité engloutie par internet et les technologies, les Smartphones gravés dans le marbre pour rappeler l’immuabilité de notre perte. Avec un clin d’œil aux sculptures antiques. Facile. Je contemple l’œuvre de cet artiste dont j’ai oublié le nom. Ou plutôt que je n’ai jamais su. Je termine ma coupe de champagne d’un trait et aussitôt deux pingouins s’approchent pour me l’échanger contre une pleine. On a reçu des ordres. Il faut s’assurer que Viviane Gordon de la galerie Stanley Gordon ait tout ce qu’elle désire.

Je saisis une des deux coupes sans sourire ni remerciement. Tout le monde me regarde du coin de l’œil, j’ai un rôle à tenir. On chuchote, on retient sa respiration : Viviane Gordon, directrice artistique de la célèbre galerie de son mari, a l’air d’apprécier une œuvre. D’un claquement de doigt, elle peut décider de l’intégrer à sa collection et alors la gloire de l’artiste sera faite.

Je fais le tour du « Tsunami ». Dans le dos de la vague, un méli-mélo de câbles convergent vers un boitier branché à une prise. Voilà comment ils maintiennent allumés tous les téléphones. Je quitte le revers de l’œuvre et me plante à nouveau dans le creux de la vague de marbre. Je lève la main et passe mes doigts sur les écrans. Ils ne sont pas bloqués. L’artiste a le souci du détail.

Je fais glisser mes doigts encore un moment, pour rappeler qui je suis à ceux qui ont oublié. À savoir la seule personne autorisée à tripoter les œuvres. Je ne prends pas de plaisir à ce pouvoir ridicule. Je le paye trop cher. C’est la tension que je crée qui m’amuse. Je fais une partie de solitaire sur l’un des smartphones. J’ai beaucoup de mal à garder mon sérieux. Si Stanley me voyait, il serait rouge de honte. Je l’emmerde. Qu’il crève, Stanley. Pendant que je bois du mauvais champagne à un vernissage minable, il est en train de s’envoyer en l’air avec une artiste que je lui ai présentée l’année dernière. Alors je l’emmerde. Je lève la main et fais semblant de chercher du regard la galeriste. En moins d’une seconde elle est devant moi avec un sourire figé.

« Tsunami : à mon domicile dans deux jours. »

J’ai eu mon heure de gloire. Ou plutôt mes dix minutes. Avant de succomber au charme de Stanley Gordon au point d’en devenir l’épouse. J’ai pactisé avec le diable, mais je savais ce que je faisais. Je voulais être quelqu’un et je n’avais pas suffisamment confiance en mes œuvres. Je pouvais devenir importante grâce à Stanley Gordon. Je l’aimais aussi. Comme une folle. L’admiration qu’il me vouait me faisait tourner la tête. Un artiste aime qu’on l’aime, et en plus il s’agissait de Stanley Gordon, élégant, beau, riche, convoité… Je n’avais aucune chance de ne pas succomber. Le problème, c’est que vingt ans plus tard, je ne l’intéresse plus, alors que moi je l’aime encore un peu. Suffisamment pour en souffrir. On dit que pour surmonter un chagrin d’amour, il existe deux solutions efficaces : tomber amoureuse d’un autre homme et rester active. Les deux cases sont presque cochées.

Je contemple mon corps nu devant le miroir de notre chambre. J’aurai quarante-et-un ans dans un mois. Je ne les fais pas. Des centaines d’heures passées en salle de sport, des régimes contrôlés par des diététiciens et le champagne comme unique écart de conduite ont fait de moi ce que la presse people appelle « une belle femme ». Mes seins sont restés fermes. Je suis la seule de mes amies à ne pas avoir ajouté une poche de silicone pour les faire tenir droit. Je ne sais pas comment j’ai réussi à conserver une si belle poitrine, c’est une fierté que je ne rate pas une occasion d’exhiber. La plupart de mes robes de soirée laissent voir tout ou partie de mes seins et j’aime sentir la gêne et le désir chez mes interlocuteurs mâles. Je ne suis pas dupe, c’est la raison pour laquelle il est venu me parler à ce diner de gala il y a un mois.

Un acteur américain très célèbre, une star que tout le monde s’arrache. Je n’ai pas eu besoin de lui montrer mon intérêt pour lui, il a foncé droit sur moi dès qu’il m’a aperçu dans ma robe de soie transparente, mes tétons pointant au travers de la très fine dentelle. Le souvenir me fait sourire. Je ferme les yeux et fais glisser mes doigts sur mon sein gauche. Je me mordille la lèvre dans un frisson de plaisir. Il était beau, une prestance exceptionnelle. Tout le monde le contemplait, espérait pouvoir l’approcher et c’est moi qu’il a choisi. J’ai envie de lui, de sentir son corps sur le mien, qu’il me prenne devant tous ces gens pour qu’ils voient que c’est moi qu’il a choisi, que ce sont mes charmes qui l’ont fait défaillir.

Je passe un doigt sur le fin duvet de mon pubis, impeccablement taillé, puis je le glisse entre mes lèvres. Je l’enfonce dans mon sexe au plus profond et contracte mes muscles. J’exerce ma tonicité vaginale parfaite. Je m’assois sur le grand lit de notre chambre et poursuis l’exercice en trichant un peu. Je bouge le doigt entre chaque contraction pour titiller mon clitoris. D’habitude, je ne mélange pas le plaisir et l’exercice… Je bascule en arrière et m’offre une parenthèse détente. L’acteur est à mes genoux, il me dévore le sexe en hurlant mon nom. Les invités applaudissent et crient leur admiration. Ils savent qui je suis, Viviane Gordon, anciennement Vivianne Lescure, performeuse de génie. Ils se souviennent de tous mes travaux. Mes films, mes photos, mes œuvres qui ont fait ma réputation avant que je choisisse d’épouser Stanley. J’écarte mes jambes musclées et bronzées et fais aller et venir mon doigt de plus en plus vite, je cambre mon bassin et hurle mon plaisir. Ils applaudissent de plus belle, hurlent à mon acteur la chance qu’il a de posséder mon corps. Au moment où mon deuxième orgasme est sur le point d’exploser, je retire ma main et reprends le contrôle de ma respiration. Je veux garder de l’énergie pour ce soir.

Nous nous sommes revus plusieurs fois après le gala. Mon intérêt pour lui couplé à mon refus de lui céder l’ont rendu fou de désir. Je l’ai laissé espérer tout en refusant ses avances, jusqu’à notre dernière rencontre. Un rendez-vous secret dans un grand restaurant. Personne ne doit savoir qu’on se fréquente. Je mourrais d’envie de l’embrasser, de le laisser me caresser, de lui appartenir pour la nuit, mais j’ai résisté à la tentation pour que notre première fois soit un festival d’extase. Mais je devais lui montrer mon envie de lui, mettre un point d’orgue à sa rage de désir. Nous étions dans une alcôve du restaurant, personne ne pouvait nous voir, alors j’ai déboutonné mon chemisier, très lentement. Ses yeux sont restés bloqués sur l’échancrure. Il salivait presque, incapable de prononcer un mot. Lui, la star internationale avec toujours un mot pour rire, une pirouette habile pour répondre aux journalistes, je l’hypnotisais avec quelques boutons de chemisier… Une fois complètement déboutonné, nous avons poursuivi le repas comme si de rien était. Il pouvait parfois apercevoir un sein sortant avec provocation de sa maigre cachette. Puis je lui ai soufflé à l’oreille que je serai à lui une semaine plus tard, lorsque mon mari serait en voyage. Il n’a pas su quoi répondre à l’exception d’un « yes » à peine audible, à la limite de l’évanouissement.

J’ai donné des congés à tout le personnel qui s’active habituellement dans notre grande maison. Je ne suis pas habituée à être aussi seule et c’est un soulagement lorsque mon acteur sonne à la porte. Je le fais entrer. Il se donne beaucoup de mal pour montrer qu’il est à l’aise, le résultat est tout à fait contraire. Je souris. La fragilité des grands hommes me fait fondre. Je porte une longue robe fendue et il me dit que je suis belle en regardant furtivement ma jambe qui dépasse du satin rouge. Je lui propose un whisky qu’il accepte sans hésiter et nous nous asseyons dans le salon, lui sur le canapé et moi sur un fauteuil en face.

La discussion est saccadée. Aucun de nous ne parvient à être naturel. J’ai de plus en plus envie de lui. Il n’ose pas faire le premier pas. Je l’ai laissé mariner trop longtemps et il a peur que je me refuse encore à lui. Alors progressivement, au fil de nos discussions difficiles, je remonte petit à petit ma robe vers le haut de mes cuisses, dévoilant peu à peu la lingerie fine de renom que je porte en dessous. Une culotte en dentelle bordeaux, à travers laquelle on devine mon sexe. Il tente de me raconter une anecdote de tournage, mais il a des difficultés à trouver ses mots. Sa gêne me rend folle. La femme prude qu’il a vue ses dernières semaines disparaît.

J’écarte les jambes encore et encore, puis je me caresser l’intérieur des cuisses. Il arrête son récit au milieu d’une phrase, observe quelques instants le lent mouvement de mes caresses avant de se jeter à mes genoux. Il embrasse mes mollets et mes cuisses en pleurant, il répète combien il me désire, combien il veut dévorer mon corps, je le laisse lécher et mordre mes cuisses mais lui interdis d’aller plus haut. Ma culotte est trempée de désir. Je meurs déjà d’envie qu’il entre son sexe à l’intérieur de moi, mais je veux savourer l’instant. Je murmure à son oreille qu’il doit me suivre et je l’entraîne vers la chambre d’ami la plus belle de notre maison. La pièce où trônent les plus belles œuvres d’art contemporaines actuelles. Il n’est pas sensible à l’honneur et continue de me couvrir de ses baisers de plus en plus pressants.

Arrivés devant le grand lit, je lui fais signe de s’arrêter. Il obéit à contrecœur. Je m’allonge sur le ventre et remonte ma robe jusqu’au dessus de ma culotte. Puis je ferme les yeux. Je sens le matelas qui bouge sous son poids. Ses mains et ses lèvres caressent l’intérieur de mes cuisses toujours plus haut. Il fait descendre lentement la culotte le long de mes jambes. Maintenant qu’il sait que je suis à lui, ses gestes sont plus contrôlés. J’ai attendu ce moment pendant des jours et pourtant, sentir mes fesses dévoilées provoque une petite gêne en moi. Je ne parviens pas à retenir un cri. Sa langue virevolte autour de mon clitoris. Il a saisi une cuisse dans chaque main et il enfonce sa tête entre mes jambes, dévorant mon sexe et mon anus sans retenue. Chaque fois que je bouge mon bassin, il augmente son emprise et serre mon entrejambe plus fortement contre son visage. Sa langue et ses lèvres m’électrisent, je sens mon sexe dégouliner de plaisir et je hurle des « encore » tonitruant qui le poussent à toujours plus de fougue. Lorsque finalement il me laisse tomber sur le lit, c’est pour arracher ma robe. Entièrement nue, je me retourne sur le dos et le repousse hors du lit. Il me regarde sans comprendre. J’écarte les jambes et me masturbe outrageusement, en faisant onduler tout mon corps. Pendant ce temps, il se déshabille sans me quitter des yeux. Il attrape une de mes jambes et me tire vers lui. Il soulève mon bassin et se penche vers moi. Son sexe me pénètre sans aucune résistance. Il va-et-vient d’abord doucement puis plus énergiquement et je hurle de plaisir. Je ferme les yeux, envahie par l’extase.

Je repense aux invités du gala, qui m’applaudissent dans les bras de ma star de cinéma, impressionnés, jaloux, qui m’admirent, me vénèrent, je jouis… J’imagine Stanley, vert de rage, s’étranglant en me voyant dans les bras de cet acteur qui a fait de moi sa chose, je jouis encore… Je me vois dans une galerie d’art, invitée en tant qu’artiste cette fois, pour parler de ce renouveau dans ma carrière, de cette performance unique que j’ai livrée au monde, je jouis encore et encore… Je referme les yeux, mais je continue de jouir à en perdre la raison en pensant à tous ces visages, des journalistes, des artistes, des amis, Stanley lui-même, incapables de décrocher les yeux de leur téléphone depuis quelques minutes, depuis qu’ils ont tous reçu un appel Facetime qui leur montre Vivianne Gordon en train de faire l’amour en direct avec une des plus grandes stars du siècle, un appel reçu d’un mystérieux inconnu qui se fait appeler « Tsunami ».

Fin

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