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Épisode 7 : Couleurs (2) : Yellow

« La suivante s’appelle Yellow. Cela parle d’un endroit »

S’il savait, ce musicien, que les paroles concernent une photo qu’il a faite, assis dans un fauteuil d’une pièce jaune de la vaste demeure de ses parents…

Les cuisses serrées, le doigt presque à toucher l’écran

Encore et encore

Le ventre qui palpite de désir,

La bouche sèche et le souffle gourmand

Les yeux qui se ferment et le plaisir qui monte

Le sanglot qui oppresse mon cœur

Le désir, juste lui, qui me tenaille

Elle est apparue un jour, sur FlickR. Il posait sur une photo que, visiblement, il avait prise lui- même. Son papa a fait des études de photo. La première fois que je l’ai vue, mon cœur a… gonflé… Et pas que mon cœur. Mes doigts suivaient la courbe de son menton, l’arête de son nez. Je plongeais mes yeux dans les siens. J’avais envie de lui toucher l’épaule, légèrement : « je descends plus bas ? ».

Les larmes qui embrument les yeux

Qui rendent son visage trouble

Il est assis bien droit : un TShirt noir moule son buste délicieux

Il a cet air un peu arrogant et sûr de lui. Oui, il sait qu’il plait :

Je suis presque la deux- centième personne

A oser pénétrer dans sa chambre jaune

Je n’avais qu’une envie : me planter devant lui. Le regarder encore. Pour une fois, être « plus grande ». Le dominer de mes désirs, l’entraîner, et qu’il se laisse faire, dans un voyage sensuel : celui de ma voix et de mes doigts. « mais, écoute- moi, enfin, prends le temps de m’écouter… ».

Cette vision est quelque chose d’émouvant à mort. Je suis très à fleur de peau, à la base, mais là, le voir aussi… déterminé, sûr de lui, comme « invincible », ça me fichait un sacré coup. Le prendre « à bras le corps », pouvoir lui dire : tu vois que tu es intéressant, monsieur le transparent, tu vois que tu es apprécié.

Le petit sourire qui, insidieusement,

Se glisse sur mes lèvres

Comme un aboutissement à l’excitation provoquée par son regard un peu froid

Qu’il allume ses yeux, un brin de chaleur

Juste une étincelle

Le désir, juste lui, qui me tenaille

Le désir, juste lui, qui raille mon esprit

Le désir..

La chanson se termine. La voix est remplie de conviction, celle que lui, il me conviendrait, de A à Z. Pas besoin de me justifier. Je sais que lui, il est mon bonheur.

Je me rappelle très bien de la manière dont j’en ai écrit le texte… C’était dans ce que je m’écris à moi – même, parce que oui, Bleue, fleur bleue, comme une ado, elle tient son journal. J’avais noté tout ce que cette photo m’inspirait comme sensations, comme émotions. Cela avait beau être « de la mise en scène », rien de spontané dans ce cliché, c’était « lui comme il voulait être vu ». Cela n’arrivait pas souvent qu’il fasse ce genre de démarche. Il est plutôt coutumier de la « transparence »… Et donc, je regardais l’écran et je laissais monter l’excitation dans chaque petit morceau de moi, d’abord de mes « extrémités », mes cuisses, mes doigts, et puis mon ventre, mon souffle, mes yeux, ma gorge. Cela peut faire figure d’un inventaire mais c’est exactement le genre de tourbillon dont je me gave quand je regarde cette photo délicieuse.

« Putain, t’es vraiment douée… »

Et là, je me dis : si tu t’étais décidé plus tôt, tu aurais déjà bénéficié de ce genre de choses il y a longtemps, tu ne penses pas ? Et depuis tout ce temps, presque 13 ans, si je compte bien, je t’aurais fait voyager bien plus loin que ce dont tu as l’habitude. Tu as eu beau partir au Japon, en Inde et je ne sais où…

Il reprend ses esprits, avec un peu de difficultés. Retour au calme. A l’âge qu’il a, je pense qu’il sera opérationnel d’ici… 10 minutes, un quart d’heure.

Il me demande si je veux manger quelque chose ou boire du « frais ». Je n’ose pas lui parler d’une salade de fruits… C’est ce que je voudrais vraiment, ou alors, du sorbet. Quelque chose de sucré et qui sort du frigo ou du congélateur. Et oui, peut- être un verre de vin.

« J’ai envie de toi… »

C’est sorti tout seul.

« J’ai faim de toi depuis si longtemps et tu le sais. »

Je n’ai pas envie d’en dire plus. Je n’ai pas envie de faire ma lourde, de lui asséner des reproches. Je veux juste qu’on soit bien, qu’on se donne du plaisir, même si demain matin, on se sépare… pour des mois.

« Et ce que je voudrais, c’est une salade de fruits ou une glace. Mais si tu as des fruits, je peux préparer. »

Monsieur se lève et se dirige vers le frigo.

« ça, ça irait ? »

Triomphant, il en sort une boîte de conserve de fruits exotiques. « sirop léger ».

Un petit sourire et ses prunelles vertes qui brillent.

« on se la partage à deux ? Tu préfères un bol ou un ravier ?

- Au point où on en est, on peut même se servir d’une seule cuiller… »

On joue à « une pour toi, une pour moi ». Je suis heureuse à en pleurer. Je n’ai jamais imaginé qu’après ce concert, ma soirée tournerait de cette manière. Et mon mari là- dedans ? Je ne sais même pas ce qu’il est devenu. Quelqu’un l’a- t- il prévenu que j’étais partie avec ce jeune homme auquel je rêve depuis tout ce temps ? Sans doute. Je sais qu’il y avait dans le public de nos amis communs à mon « monsieur » et à mon mari et moi, des musiciens avec qui il joue de temps en temps.

Nous sommes assis l’un en face de l’autre. Je suis appuyée contre la tête du lit. Il me donne la becquée et j’adore ça, retomber en enfance de cette manière.

Il me regarde et me sourit. Ses yeux pétillent.

« Tu as d’autres tours dans son sac ?

- Genre ?

- Genre « qui sont bons à ce point »…

- J’espère… »

Je préfère ne pas m’avancer. Oui. Je pense que je devrais encore pouvoir m’occuper un peu de lui autrement mais je ne sais pas à quoi il s’attend ni à quoi il est habitué…

Tous les fruits y sont passés. On se parle, on se regarde. C’est simplement gentil et c’est mon cinquième moment de paradis. Ou peut- être même le 6è. Il y en a tant cette nuit que j’ai arrêté de compter.

Ses yeux sont doux, ses cheveux aussi. Tout son corps est détendu, relâché. Il est tel un enfant. Cela me rappelle les premières années où nous nous croisions : son allure de chat effarouché, son air parfois tout à fait heureux, son visage épanoui, un peu éberlué. Sa manière retenue mais déjà tellement mâture de « musiquer ». Sa maladresse face au public alors que son talent était indéniable… Il a gardé ses regards étonnés, ses sourcils relevés, sa façon pas encore à l’aise de se tenir sur scène. Pas un showman, mais a- t- il vraiment besoin de l’être… ?

Donc, je le regarde. Je me laisse envahir par les émotions, par le fait que je me sente vulnérable. Je ne devrais pas, je le sais. Je n’ai plus rien à prouver. Je suis à peu près consciente de ma valeur « hors lui » et heureusement, parce que je pense qu’il y aurait déjà eu matière à me tirer une balle si j’avais dû attendre son intérêt, son approbation, sa reconnaissance.

Mais là, je suis si anxieuse. Je voudrais être sa parfaite, je voudrais ne pas le décevoir. Et je ne sais absolument pas si je suis dans la ligne de ce qu’il aime…

« Tiens. On trinque au plaisir ? »

Il m’a versé un deuxième verre de vin. Et il plonge ses yeux dans les miens.

Il va complètement me faire perdre les pédales… et c’est délicieux.


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