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Épisode 1 : Déshabillages 1 - Ne pas m'arrêter

« Pour débuter, un petit déshabillage… »   La chanson "ne pas m'arrêter" est sur Soundcloud.

Les mains sur le clavier, j’effleure un mi médium. C’était la première note de l’accompagnement. Cela me donne le ton. La gorge un peu serrée, je me lance.

Commencer par ouvrir ta chemise

Et passer mes doigts sur le haut de ta poitrine

Ne pas m’arrêter, ne pas m’arrêter.

Un bouton, un autre, puis encore un autre

Comme une hésitation

Et puis, te regarder, et te regarder…

Toutes les émotions de cette soirée d'avril me reviennent en bouffées. D’abord, ce concert, tellement attendu : je vais voir quelqu’un avec qui je parle depuis quelques temps sur Messenger, quelqu’un qui ne me laisse pas indifférente. Charismatique mais, contrairement aux apparences, que je sens dans le doute, les remises en question. Il m’attendrit. Je voudrais parfois le prendre dans mes bras pour le rassurer tant il me touche… Je ne suis pas amoureuse, non, c’est différent. C’est juste de l’admiration, une admiration sans bornes. Je pense qu’il s’en est rendu compte. Il devrait être là, ce soir, pour ce mini- concert, il me l’a promis mais j’ai beau le chercher… Je suis un peu déçue mais d’un autre côté, je me dis que ça vaut peut- être mieux. Le public est attentif mais somme toute très maigre. Les gens se connaissent entre eux. Et lui, il a beau être « reconnu », il n’a rien d’une star people. Enfin, tant pis. Ce sera pour une autre fois.

Sortir ta chemise de ton jeans

Passer un doigt à la limite

De ce qui j’imagine

Te moule juste là, juste à cet endroit

Celui dont je parle, dans mon texte, c’est quelqu’un d’autre. Quelqu’un que je connais depuis des années. Ce soir- là, celui de cette soirée d’avril, il portait une chemise à carreaux. Pas de celles taillées pour des bûcherons du grand nord du Canada, non. Juste un vêtement qui semble beaucoup moins rêche, coupé « sur mesure » pour son large buste.

Ne pas m’arrêter… de te regarder….

Juste avant de quitter le foyer où musiciens et public se retrouvaient, j’étais allée lui dire « Bonjour et au revoir ». J’ai retenu une question qui m’obsède un peu, je dois dire. Et c’est lui qui, très gentiment, avec un sourire complètement désarmant, m’a demandé « alors, t’as pensé quoi du concert ? ». Oui, il était sur scène avec l’autre monsieur, celui qui devait venir m’écouter. Il alternait la guitare, la basse et la batterie.

« Il y a eu des fausses notes, non ?

- De moi ? me dit- il avec un petit air malicieux.

- Non non, enfin, je ne sais pas. Non plutôt du trompettiste… C’est dommage, ça dessert le reste….

- Il faut lui dire…

- Mais non. Je vais pas m’amener tout sourire lui balancer ce genre de chose.

- Et pour le reste ?... »

Pour le reste ? … Il y avait toute cette envie que j’avais de lui prendre les doigts. Combien c’est toujours sourd en moi, cette volonté hésitante. Lui attraper la main, y déposer un baiser. Et que lui me regarde…

Réveiller ce petit animal sauvage

Qui rêve de bondir hors de mes songes

Et ne pas m’arrêter, ne pas m’arrêter

Et puis, et puis, passer aux choses sérieuses

Et mettre à nu ton buste et tes jambes

Et te regarder, et te regarder

Evidement, je n’en disais rien. Je me contentais de le regarder, simplement. En passant ma langue sur mes lèvres très sèches. Lui, il avait une bière en main et moi, une petite bouteille d’eau plate que je buvais à la paille. Il ne faisait pas si chaud, non. C’est juste que lui, il me donnait chaud. Je portais un jeans, une longue blouse écrue transparente avec un top blanc dessous et une veste noire à la coupe masculine. Au cou, un collier avec de grosses perles dans les tons verts. Je me sentais… bien, pas trop moche, pour une fois, plus sûre de moi que d’habitude. J’avais résisté à l’envie de lui poser MA fameuse question. On se parlait très gentiment.

Suivre à partir de tes doigts un chemin imaginaire

Qui remonterait le long de ton bras et au creux de ton coude

Autre tracé à explorer

Ta taille, ton aine droite et l’intérieur de ta cuisse

Bien sûr que j’avais envie de lui contre moi, de mes doigts qui se seraient promenés de cette manière, pas insistante, non, juste excitante. Il prendrait ce qu’il voudrait de mes caresses. Je ne l’assommerais pas de choses dont il n’aurait pas envie. Non, juste du plaisir léger et éphémère. Aussi furtif qu’un regard de ses yeux vert écume.

De temps en temps, comme pour forcer le destin, je jouais de ma voix : je « baissais le volume » pour qu’il soit obligé de pencher la tête et de rapprocher son oreille de ma bouche. On se souriait, c’était… MAGIQUE. Ce moment de pur bonheur devait bien prendre fin, j’en étais consciente. Mais je nous sentais si détendus alors que d’habitude, c’est difficile de l’être. Je suppose qu’il a toujours en tête que j’ai envie de lui sauter au cou et… pas qu’au cou, d’ailleurs et que ça ne l’intéresse toujours pas plus qu’il y a toutes ces années …

Ne pas m’arrêter…. De te regarder

Ne pas m’arrêter et te regarder

Le petit voyage en avril est à présent terminé… Mes auditeurs ont l’air content. Il y a des petits sourires dans le public, en plus des applaudissements.

Et moi, durant toute cette chanson, je n’ai pas arrêté de songer à mes doigts sur sa poitrine, et puis, à ma bouche, gâtant ses tétons. Sa jolie carrure dans sa chemise à carreaux m’a donné de ces envies… Ses yeux écume, pétillant de ce que nous nous disions. Ses longs cils qui battaient, même s’il n’était pas troublé par ma présence. Un moment doux et gentil, juste gentil. Alors que je rêvais de tellement plus. De tout ce dont il est question dans ma chanson, en fait. Il n’y a pas que les fantasmes : il y a aussi ce désir que je refoule dans un coin de ma tête, de mon cœur et de mon corps. Je le mets dans un tiroir et je ne l’ouvre que quand j’écris ou quand je compose des chansons. C’est lui, ce désir, mon petit animal sauvage : il est indomptable, impossible à domestiquer. Et quand je le laisse s’échapper, il peut être très destructeur ou au contraire très doux. Il me fait voyager jusqu’au tréfonds de mon imagination. Il me fait me dépasser. Mais c’est toujours en référence à lui, mon audacieux.

Et pourtant, après notre petite conversation, c’est ensemble que nous sommes sortis du foyer. Il était toujours aussi distant. Un trottoir pavé (bon dieu, ce que les chevilles en prennent un coup). Je n’osais pas le regarder. J’avais bien trop peur qu’il se dise : mais qu’est- ce que je fiche avec elle…. Finalement, non, ça avait l’air d’aller. Il marchait, nonchalamment. Et quand il a saisi ma main, une fois hors du bâtiment, j’ai senti mon cœur battre la chamade. Bien sûr, c’est anodin, je le sais bien. Mais j’attendais cela depuis si longtemps. Sa jolie main. La gauche, celle qui est au- dessus, sur son instrument. Ses ongles toujours nets. Un petit parfum un peu prégnant. C’est vrai, assurer plus d’une heure de concert, sous la chaleur des spots, le public qui réagit chaleureusement, la fougue du chanteur... J’avais envie de me blottir contre lui. Peu importe le fait qu’il sente autre chose que le propre, que sa chemise soit humide. Et même, oui, j’avais envie de le respirer. D’abord la tempe, qui brillait un peu. Ses cheveux étaient collés au- dessus de son oreille. Son front luisait.

Il me regardait. Je me sentais fondre, oui, fondre. Comme un marshmallow sur une pique à brochette, un soir chaud d’été. Mes jambes, mon ventre aussi. Quelque chose de très sucré, de limite écoeurant. Mais c’était si bon.

Il m’a pris la main droite, donc. Sans me regarder. Comme si c’était quelque chose allant de soi.

Il a aligné ses pas sur les miens. Oui, il mesure plus d’1.80m et donc, ses enjambées sont d’office plus grandes que les miennes, parce que moi je ne fais qu’1.65m.

On a marché, pas proches l’un de l’autre. De temps en temps, il tournait légèrement la tête vers moi. Il scrutait rapidement mon visage comme pour essayer d’y lire mon excitation, mes envies.

Et je cachais bien mon jeu. J’avais les yeux un peu dans le vague, je tentais de les vider de toute émotion. Je ne voulais pas qu’il voie combien j’étais troublée, heureuse, prête à tout avec lui.

On marchait, donc. On s’est seulement arrêtés sur une place, plus bas, à quelques centaines de mètres de l’endroit où avait eu lieu le concert. C’est là qu’était garée sa petite voiture grise.

Jusqu’ici, ni l’un ni l’autre nous n’avions prononcé un mot. Lui, sans doute, en se disant que s’il m’interrogeait, il aurait droit à un flux inconsidéré de mots un peu allumés (c’est vrai, on se connait depuis si longtemps et je suppose qu’il a peur de mes grandes tirades…). Moi, parce que je voulais le laisser reprendre ses esprits, je voulais qu’il ait les idées claires et pas qu’il soit dérangé dans ses pensées : je sais combien il a besoin de ce calme…

Nous étions donc arrivés silencieusement près de sa voiture. Un petit « chtiouf » : la télécommande en a déverrouillé les portes.

D’un geste galant, il m’a ouvert et sans me regarder « envie d’une promenade ? ».

J’ai toujours en tête le son de sa voix, un peu sourde, le débit de ses mots, toujours un peu rapide, le ton aussi, léger mais profond à la fois : vous savez, comme si rien de ce qu’il disait n’avait d’importance mais qu’au final, pour moi, il n’y avait que cela qui comptait…

Je me suis assise à la place du mort. Il a refermé la portière droite et a fait le tour de la voiture pour s’installer derrière le volant. Il n’y avait pas beaucoup d’éclairage public donc il m’était impossible de distinguer vraiment son visage.

Il y avait juste l’éclat de ses prunelles et ses longs cils qui papillonnaient…Et j’étais au paradis.


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